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Robert d’Artois allait avoir bientôt cinquante ans, et qu’avait-il fait de sa vie? Il avait bu, mangé, paillardé, chassé, voyagé, besogné pour lui-même et pour les États, tournoyé, plaidé plus qu’aucun homme en son temps. Nulle existence n’avait connu plus de vicissitudes, de tumulte et de tribulations. Mais jamais il n’avait profité du présent. Jamais il ne s’était vraiment arrêté à ce qu’il faisait, pour savourer l’instant. Son esprit constamment avait été tourné vers le lendemain, vers l’avenir. Son vin trop longtemps avait été dénaturé par le désir de le boire en Artois; au lit de ses amours, c’était la défaite de Mahaut qui avait occupé ses pensées; au plus joyeux tournoi, le soin de ses alliances lui faisait surveiller ses élans. Durant son errance de banni, le brouet de ses haltes, la bière de ses repos, avaient toujours été mêlés d’une âcre saveur de rancune et de haine. Et aujourd’hui encore, à quoi pensait-il? À demain, à plus tard. Une impatience rageuse l’empêchait de profiter de cette belle matinée, de ce bel horizon, de cet air doux à respirer, de cet oiseau tout à la fois sauvage et docile dont il sentait l’étreinte sur son poing… Était-ce cela qu’on appelait vivre, et de cinquante ans passés sur la terre ne restait-il que cette cendre d’espérances?

Il fut tiré de ses songes amers par les cris de son écuyer posté en avant, sur une éminence.

— Au vol, au vol! Oiseau, Monseigneur, oiseau!

Robert se dressa sur sa selle, plissa les paupières. Le faucon muscadin, la tête enfermée dans un capuchon de cuir dont seul le bec dépassait, avait frémi sur le poing; lui aussi connaissait la voix. Il y eut un bruit de roseaux froissés et puis un héron s’éleva des bords de la rivière.

— Au vol, au vol! continuait de crier l’écuyer.

Le grand oiseau, volant à faible hauteur, glissait contre le vent et venait en direction de Robert. Celui-ci le laissa passer, et quand l’oiseau eut pris environ trois cents pieds d’éloignement, alors il libéra le faucon de son capuchon, et d’un large geste le lança en l’air.

Le faucon décrivit trois cercles autour de la tête de son maître, descendit, rasa le sol, aperçut la proie qu’on lui destinait, et fila droit comme trait d’arbalète. Se voyant poursuivi, le héron allongea le cou pour dégorger les poissons qu’il venait d’avaler dans la rivière, et s’alléger d’autant. Mais le muscadin se rapprochait; il montait d’essor, en tournoyant comme s’il suivait une spirale. L’autre, à grands coups d’ailes, s’élevait vers le ciel pour éviter que le rapace ne le coiffât. Il montait, montait, diminuait au regard, mais perdait de la distance, parce qu’il avait été levé contre le vent et se trouvait ralenti par sa propre envergure. Il dut rebrousser chemin, le faucon accomplit un nouveau tourbillon dans les airs et s’abattit sur lui Le héron avait fait un écart de côté, et les serres ne purent assurer leur prise. Étourdi néanmoins par le choc, l’échassier tomba de cinquante pieds, comme une pierre, et puis se remit à fuir. Le faucon fondait à nouveau sur lui Robert et son écuyer suivaient, tête levée, cette bataille où l’agilité l’emportait sur le poids, la vitesse sur la force, la méchanceté belliqueuse sur les instincts pacifiques.

— Vois donc ce héron, criait Robert avec passion, c’est vraiment le plus lâche oiseau qui soit. Il est large quatre fois comme mon petit émouchet, il pourrait l’assommer d’un seul coup de son long bec, et il fuit, le couard, il fuit! Va, mon petit vaillant, cogne! Ah! le brave petit oiseau! Voilà! Voilà l’autre cède, il est pris!

Il mit son cheval au galop pour gagner l’endroit où les oiseaux allaient s’abattre. Le héron avait le cou étreint dans les serres du faucon, il devait étouffer, ses vastes ailes ne battaient plus que faiblement et, dans sa chute, il entraînait son vainqueur. À quelques pieds du sol, l’oiseau de proie ouvrit les serres pour laisser sa victime choir seule et puis se rejeter sur elle et l’achever à coups de bec dans les yeux et la tête. Robert et son écuyer étaient déjà là.

— Au leurre, au leurre! dit Robert.

L’écuyer décrocha de sa selle un pigeon mort et le jeta au faucon, pour le «leurrer». Demi-leurre, en vérité, un faucon bien dressé devait savoir se contenter de cette récompense sans toucher à la proie. Et le vaillant petit muscadin, la face maculée de sang, dévora le pigeon mort, tout en gardant une patte posée sur le héron. Du ciel descendaient lentement quelques plumes grises arrachées pendant le combat.

L’écuyer mit pied à terre, ramassa l’échassier et le présenta à Robert; un héron superbe et qui, ainsi élevé à bout de bras, avait des pattes au bec presque la longueur d’un homme.

— C’est vraiment trop lâche oiseau! répéta Robert. Il n’y a presque point de plaisir à le prendre. Ces hérons sont des braillards qui s’effraient de leur ombre et se mettent à crier quand ils la voient. On devrait laisser ce gibier-là aux vilains.

Le faucon repu, et obéissant au sifflet, était venu se reposer sur le poing de Robert, celui-ci le recoiffa de son capuchon. Puis on reprit au petit trot la direction du château. Soudain, l’écuyer entendit Robert d’Artois rire tout seul d’un éclat bref, sonore, que rien apparemment ne motivait, et qui fit broncher les chevaux.

Comme ils rentraient à Windsor, l’écuyer demanda:

— Que dois-je faire du héron, Monseigneur?

Robert leva les yeux vers la bannière royale qui flottait sur le donjon de Windsor, et son visage prit une expression moqueuse et méchante.

«Prends-le et accompagne-moi aux cuisines, répondit-il. Et puis tu iras quérir un ménestrel ou deux parmi ceux qui sont au château.»

V

LES VŒUX DU HÉRON

Le repas en était au quatrième des six services, et la place du comte d’Artois, à la gauche de la reine Philippa, demeurait vide.

— Notre cousin Robert n’est-il donc point rentré? demanda Édouard III qui s’était déjà, en s’asseyant à table, étonné de cette absence.

Un des nombreux écuyers tranchants qui circulaient derrière les convives répondit qu’on avait aperçu le comte Robert, retour de la chasse, voici près de deux heures. Que signifiait pareil manquement? Si même Robert était las, ou malade, il eût pu envoyer un de ses serviteurs pour porter au roi son excuse.

— Robert se conduit à votre cour, Sire mon neveu, tout juste comme il le ferait en auberge. Venant de lui d’ailleurs, ceci n’a rien pour surprendre, dit Jean de Hainaut, l’oncle de la reine Philippa.

Jean de Hainaut, qui se piquait d’être maître en chevalerie courtoise, n’aimait guère Robert, dans lequel il voyait toujours le parjure, banni de la cour de France pour falsification de sceaux; et il blâmait Édouard III de lui accorder si grande créance. Et puis Jean de Hainaut naguère avait été épris de la reine Isabelle, comme Robert, et sans plus de succès; mais il était blessé de la manière gaillarde dont Robert parlait en privé de la reine mère.

Édouard, sans répondre, garda ses longs cils baissés, le temps que s’apaisât l’irritation qu’il éprouvait. Il se retenait d’un mouvement d’humeur qui eût pu faire dire ensuite: «Le roi a parlé sans savoir; le roi a prononcé des mots injustes.» Puis il releva son regard vers la comtesse de Salisbury qui était certes la dame la plus attirante de toute la cour. Grande, avec de belles tresses noires, un visage ovale au teint uni et pâle, et des yeux prolongés d’une ombre mauve au creux des paupières, la comtesse de Salisbury donnait toujours l’impression de rêver. Ces femmes-là sont dangereuses car, sous leur apparence de songe, elles pensent. Les yeux cernés de mauve rencontraient souvent les yeux du roi.