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William Montaigu, comte de Salisbury, ne prêtait guère attention à cet échange de regards, d’abord parce qu’il tenait la vertu de sa femme pour aussi certaine que la loyauté du roi, son ami, et aussi parce qu’il était lui-même en ce moment captivé par les rires, la vivacité de parole, le pépiement d’oiseau de la fille du comte de Derby, sa voisine. Les honneurs pleuvaient sur Salisbury; il venait d’être fait gardien des Cinq-Ports et maréchal d’Angleterre.

Mais la reine Philippa, elle, était inquiète. Une femme se sent toujours inquiète lorsqu’elle voit durant qu’elle est enceinte les yeux de son époux se tourner trop souvent vers un autre visage. Or Philippa était prégnante à nouveau et elle ne recevait pas d’Édouard toutes les marques de gratitude, d’émerveillement, qu’il lui avait prodiguées pendant sa première maternité.

Édouard avait vingt-cinq ans; il avait laissé pousser depuis quelques semaines une légère barbe blonde qui n’encadrait que le menton. Était-ce pour plaire à la comtesse de Salisbury? Ou bien pour donner plus d’autorité à son visage qui restait celui d’un adolescent? Avec cette barbe, le jeune roi se mettait à ressembler un peu à son père; le Plantagenet semblait vouloir se manifester en lui, et lutter avec le Capétien. L’homme, simplement à vivre, se dégrade, et perd en pureté ce qu’il gagne en puissance. Une source, si transparente soit-elle, ne peut éviter de charrier, lorsqu’elle devient fleuve, les boues et les limons. Madame Philippa avait des raisons d’être inquiète…

Soudain des accents de vielle tournée et de luth pincé résonnèrent, aigrelets, derrière la porte dont les vantaux s’ouvrirent. Deux petites chambrières âgées au plus de quatorze ans parurent, couronnées de feuillages, en longues chemises blanches, et jetant devant elles des fleurs d’iris, de marguerites et d’églantines qu’elles sortaient d’une panière. En même temps, elles chantaient: «Je vais à la verdure car l’amour me l’apprend.» Deux ménestrels suivaient, les accompagnant de leurs instruments. Robert d’Artois marchait derrière eux, dépassant à mi-corps le petit orchestre, et soulevant à deux bras son héron rôti sur un large plat d’argent.

Toute la cour se mit à sourire, puis à rire, de cette entrée de farce. Robert d’Artois jouait les écuyers tranchants. On ne pouvait inventer manière plus gentille et plus gaie de se faire pardonner un retard.

Les valets avaient interrompu leur service et, le couteau ou l’aiguière en main, ils s’apprêtaient à se former en cortège pour prendre part au jeu.

Mais soudain la voix du géant s’éleva, couvrant chanson, luth et vielle:

— Ouvrez vos rangs, mauvaises gens faillis! C’est à votre roi que je viens faire présent.

On riait toujours. Ce «mauvaises gens faillis» semblait une joyeuse trouvaille. Robert s’était arrêté auprès d’Édouard III et, esquissant un fléchissement de genou, lui présentait le plat.

— Sire, s’écria-t-il, j’ai là un héron que mon faucon a pris. C’est le plus lâche oiseau qui soit de par le monde, car il fuit devant tous les autres. Les gens de votre pays, à mon avis, devraient s’y vouer, et je le verrais figurer aux armes d’Angleterre mieux que je n’y vois les lions. C’est à vous, roi Édouard, que j’en veux faire l’offrande car il revient de droit au plus lâche et plus couard prince de ce monde, qu’on a déshérité du royaume de France, et auquel le cœur manque pour conquérir ce qui lui appartient.

On s’était tu. Un silence, angoissé chez certains, indigné chez les autres, avait remplacé les rires. L’insulte était indubitable. Déjà Salisbury, Suffolk, Guillaume de Mauny, Jean de Hainaut, à demi levés de leurs sièges, attendaient, pour se jeter sur le comte d’Artois, un geste du roi. Robert ne semblait pas ivre. Était-il fou? Certes il fallait qu’il le fût car jamais on n’avait ouï que personne en aucune cour, et à plus forte raison pour un étranger banni de son pays natal, eût agi de pareille façon.

Les joues du jeune roi s’étaient empourprées. Édouard regardait Robert droit dans les yeux. Allait-il le chasser de la salle, le chasser de son royaume?

Édouard prenait toujours quelques secondes avant de parler, sachant que chaque parole de roi compte, ne fût-ce que lorsqu’il dit «Bonne nuit» à son écuyer. Clore par force une bouche ne supprime pas l’outrage qu’elle a proféré. Édouard était sage, et il était honnête. On ne montre pas son courage en ôtant, par colère, à un parent qu’on a recueilli, et qui vous sert, les bienfaits qu’on lui a octroyés; on ne montre pas son courage en faisant jeter en prison un homme seul parce qu’il vient de vous accuser de faiblesse. On montre son courage en prouvant que l’accusation est fausse. Il se leva.

— Puisqu’on me traite de couard, face aux dames et à mes barons, il vaut mieux que je dise là-dessus mon avis; et pour vous assurer, mon cousin, que vous m’avez mal jugé, et que ce n’est point lâcheté qui me retient encore, je vous fais vœu qu’avant l’année achevée, j’aurai passé l’eau afin de défier le roi qui se prétend de France, et me combattre à lui, vint-il à moi un contre dix. Je vous sais gré de ce héron, que vous avez pris pour moi, et que j’accepte avec grand merci.

Les convives restaient muets; mais leurs sentiments avaient changé de nature et de dimension. Les poitrines s’élargissaient comme si chacun eût besoin d’aspirer plus d’air. Une cuiller qui tomba rendit dans ce silence un tintement exagéré. Robert avait dans les prunelles une lueur de triomphe. Il s’inclina et dit:

— Sire, mon jeune et vaillant cousin, je n’attendais pas de vous une autre réponse. Votre noble cœur a parlé. J’en ai une grande joie pour votre gloire; et pour moi, sire Édouard, j’en tire grande espérance, car ainsi je pourrai revoir mon épouse et mes enfants. Par Dieu qui nous entend, je vous fais un vœu de partout vous précéder en bataille, et prie que vie assez longue me soit accordée pour vous servir assez et assez me venger.

Puis, s’adressant à la tablée entière:

— Mes nobles Lords, chacun de vous n’aura-t-il pas à cœur de faire vœu comme le roi votre Sire bien-aimé l’a fait?

Toujours portant le héron rôti, aux ailes et au croupion duquel le cuisinier avait replanté quelques-unes de ses plumes, Robert avança vers Salisbury:

— Noble Montaigu, à vous le premier je m’adresse!

— Comte Robert, tout à votre désir, dit Salisbury qui quelques instants plus tôt était prêt à se lancer sur lui.

Et se levant, il prononça:

— Puisque le roi notre Sire a désigné son ennemi, je choisis le mien; et comme je suis maréchal d’Angleterre, je fais vœu de n’avoir repos gagné que lorsque j’aurai défait en bataille le maréchal de Philippe le faux roi de France.

Gagnée par l’enthousiasme, la table l’applaudit.

— Moi aussi, je veux faire vœu, s’écria en battant des mains la demoiselle de Derby. Pourquoi les dames n’auraient-elles pas droit de vouer?

— Mais elles le peuvent, gente comtesse, lui répondit Robert, et à grand avantage; les hommes n’en tiendront que mieux leur foi. Allez, pucelettes, ajouta-t-il pour les deux fillettes couronnées, remettez-vous à chanter en l’honneur de la dame qui veut vouer.

Ménestrels et pucelettes reprirent: «Je vais à la verdure car l’amour me l’apprend.» Puis devant le plat d’argent où le héron se figeait dans sa sauce, la demoiselle de Derby dit, d’une voix aigrelette: