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Pour Robert, cette guerre entre France et Angleterre c’est sa guerre; il l’a voulue, prêchée, fabriquée; elle représente dix ans d’efforts incessants. Il semble qu’il ne soit né, qu’il n’ait vécu que pour elle. Il se plaignait naguère de n’avoir jamais pu goûter le moment présent; cette fois il le savoure enfin. Il aspire l’air comme une liqueur délectable. Chaque minute est un bonheur. Du haut de son énorme alezan, la tête au vent et le heaume pendu à la selle, il adresse à son monde de grandes joyeusetés qui font trembler. Il a vingt-deux mille chevaliers et soldats sous ses ordres, et, lorsqu’il se retourne, il voit ses lances osciller jusqu’à l’horizon ainsi qu’une terrible moisson. Les pauvres Bretons fuient devant lui, quelques-uns en chariot, la plupart à pied, sur leurs chausses de toile ou d’écorce, les femmes traînant les enfants, et les hommes portant sur l’épaule un sachet de blé noir.

Robert d’Artois a cinquante-six ans, mais de même qu’il peut encore fournir sans fatigue des étapes de quinze lieues, de même il continue de rêver… Demain il va prendre Brest; puis il va prendre Vannes, puis il va prendre Rennes; de là il entrera en Normandie, il se saisira d’Alençon qui est au frère de Philippe de Valois; d’Alençon, il court à Évreux, à Conches, son cher Conches! Il court à Château-Gaillard, libère Madame de Beaumont. Puis il fond, irrésistible, sur Paris; il est au Louvre, à Vincennes, à Saint-Germain, il fait choir du trône Philippe de Valois, et remet la couronne à Édouard qui le fait, lui, Robert, lieutenant général du royaume de France. Son destin a connu des fortunes et des infortunes moins concevables, alors qu’il n’avait pas, soulevant la poussière des routes, toute une armée le suivant.

Et en effet Robert prend Brest, où il délivre la comtesse de Montfort, âme guerrière, corps robuste, qui, tandis que son mari est retenu prisonnier par le roi de France, continue, le dos à la mer, de résister au bout de son duché. Et en effet Robert traverse, triomphant, la Bretagne, et en effet il assiège Vannes; il fait dresser perrières et catapultes, pointer les bombardes à poudre dont la fumée se dissout dans les nuages de novembre, ouvrir une brèche dans les murs. La garnison de Vannes est nombreuse, mais ne paraît pas particulièrement résolue; elle attend le premier assaut pour pouvoir se rendre de façon honorable. Il faudra, de part et d’autre, sacrifier quelques hommes afin que cette formalité soit remplie.

Robert fait lacer son heaume d’acier, enfourche son énorme destrier qui s’affaisse un peu sous son poids, crie ses derniers ordres, abaisse devant son visage la ventaille de son casque, agite d’un geste tournoyant les six livres de sa masse d’armes au-dessus de sa tête. Les hérauts qui font claquer sa bannière hurlent à pleine voix: «Artois à la bataille!»

Des hommes de pied courent à côté des chevaux, portant à six de longues échelles; d’autres tiennent au bout d’un bâton des paquets d’étoupe enflammée; et le tonnerre roule vers l’éboulis de pierres, à l’endroit où le rempart a cédé; et la cotte flottante de Monseigneur d’Artois, sous les lourdes nuées grises, rougeoie comme la foudre…

Un trait d’arbalète, ajusté du créneau, traversa la cotte de soie, l’armure, le cuir du haubergeon, la toile de la chemise. Le choc n’avait pas été plus dur que celui d’une lance de joutes; Robert d’Artois arracha lui-même le trait et, quelques foulées plus loin, sans comprendre ce qui lui arrivait, ni pourquoi le ciel devenait soudain si noir, ni pourquoi ses jambes n’enserraient plus son cheval, il s’écroula dans la boue.

Tandis que ses troupes enlevaient Vannes, le géant déheaumé, étendu sur une échelle, était porté jusqu’à son camp; le sang coulait sous l’échelle.

Robert n’avait jamais été blessé auparavant. Deux campagnes en Flandre, sa propre expédition en Artois, la guerre d’Aquitaine… Robert, à travers tout cela, était passé sans seulement une écorchure. Pas une lance brisée, en cinquante tournois, pas une défense de sanglier ne lui avait même effleuré la peau.

Pourquoi devant Vannes, devant cette ville qui n’offrait pas de résistance véritable, qui n’était qu’une étape secondaire sur la route de son épopée? Aucune prédiction funeste, concernant Vannes ou la Bretagne, n’avait été faite à Robert d’Artois. Le bras qui avait tendu l’arbalète était celui d’un inconnu qui ne savait même pas sur qui il tirait.

Quatre jours Robert lutta, non plus contre les princes et les Parlements, non plus contre les lois d’héritage, les coutumes des comtés, contre les ambitions ou l’avidité des familles royales; il luttait contre sa propre chair. La mort pénétrait en lui, par une plaie aux lèvres noirâtres ouverte entre ce cœur qui avait tant battu et ce ventre qui avait tant mangé; non pas la mort qui glace, celle qui incendie. Le feu s’était mis dans ses veines. Il fallait à la mort brûler en quatre jours les forces qui restaient en ce corps, pour vingt ans de vie.

Il refusa de faire un testament, criant que le lendemain il serait à cheval. Il fallut l’attacher pour lui administrer les derniers sacrements, parce qu’il voulait assommer l’aumônier dans lequel il croyait reconnaître Thierry d’Hirson. Il délirait.

Robert d’Artois avait toujours détesté la mer; un bateau appareilla pour le ramener en Angleterre. Toute une nuit, au balancement des flots, il plaida en justice, étrange justice où il s’adressait aux barons de France en les appelant «mes nobles Lords», et requérait de Philippe le Bel qu’il ordonnât la saisie de tous les biens de Philippe de Valois, manteau, sceptre et couronne, en exécution d’une bulle papale d’excommunication. Sa voix, depuis le château d’arrière, s’entendait jusqu’à l’étrave, montait jusqu’aux hommes de vigie, dans les mâts.

Avant l’aube, il s’apaisa un peu et demanda qu’on approchât son matelas de la porte; il voulait regarder les dernières étoiles. Mais il ne vit pas se lever le soleil. À l’instant de mourir, il imaginait encore qu’il allait guérir. Le dernier mot que ses lèvres formèrent fut: «Jamais!» sans qu’on sût s’il s’adressait aux rois, à la mer ou à Dieu.

Chaque homme en venant au monde est investi d’une fonction infime ou capitale, mais généralement inconnue de lui-même, et que sa nature, ses rapports avec ses semblables, les accidents de son existence le poussent à remplir, à son insu, mais avec l’illusion de la liberté. Robert d’Artois avait mis le feu à l’occident du monde; sa tâche était achevée.

Lorsque le roi Édouard III, en Flandre, apprit sa mort, ses cils se mouillèrent, et il envoya à la reine Philippa une lettre où il disait:

«Doux cœur, Robert d’Artois notre cousin est à Dieu commandé; pour l’affection que nous avions envers lui et pour notre honneur, nous avons écrit à nos chancelier et trésorier, et les avons chargés de le faire enterrer en notre cité de Londres. Nous voulons, doux cœur, que vous veilliez à ce qu’ils fassent bien selon notre volonté. Que Dieu soit gardien de vous. Donné sous notre sceau privé en la ville de Grandchamp, le jour de Sainte-Catherine, l’an de notre règne d’Angleterre seizième et de France tiers.»