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Cependant la cour de France continuait d’étaler un luxe insultant, dépensait pour un seul tournoi ce qui eût suffi à nourrir un an tous les pauvres d’un comté, et se vêtait de façon peu chrétienne, les hommes plus parés de bijoux que les femmes, avec des cottes pincées à la taille, si courtes qu’elles découvraient les fesses, et des chaussures terminées en si longues pointes qu’elles empêchaient de marcher.

Une compagnie de banque un peu sérieuse pouvait-elle à de telles gens consentir de nouveaux prêts ou fournir des laines? Certes non. Et Giannino Baglioni, entrant à Rome, le 2 octobre, par le Ponte Milvio, était bien résolu à le dire au tribun Cola de Rienzi.

II

LA NUIT DU CAPITOLE

Les voyageurs s’étaient installés dans une osteria du Campo dei Fiori, à l’heure où les marchandes criardes soldaient leurs bottes de roses et débarrassaient la place du tapis multicolore et embaumé de leurs éventaires.

À la nuit tombante, ayant pris l’aubergiste pour guide, Giannino Baglioni se rendit au Capitole.

L’admirable ville que Rome, où il n’était jamais venu et qu’il découvrait en regrettant de ne pouvoir à chaque pas s’arrêter! Immense en comparaison de Sienne et de Florence, plus grande même, semblait-il, que Paris, ou que Naples, si Giannino se référait aux récits de son père. Le dédale de ruelles s’ouvrait sur des palais merveilleux, brusquement surgis, et dont les porches et les cours étaient éclairés de torches ou de lanternes. Des groupes de garçons chantaient, se tenant par le bras en travers des rues. On se bousculait, mais sans mauvaise humeur, on souriait aux étrangers; les tavernes étaient nombreuses d’où sortaient de bons parfums d’huile chaude, de safran, de poisson frit et de viande rôtie. La vie ne semblait pas s’arrêter avec la nuit.

Giannino monta la colline du Capitole à la lueur des étoiles. L’herbe croissait devant un porche d’église; des colonnes renversées, une statue dressant un bras mutilé attestaient l’antiquité de la cité. Auguste, Néron, Titus, Marc Aurèle avaient foulé ce sol.

Cola de Rienzi soupait en nombreuse compagnie, dans une vaste salle sur les assises mêmes du temple de Jupiter. Giannino vint à lui, mit un genou en terre et se nomma. Aussitôt le tribun, lui prenant les mains, le releva et le fit conduire dans une pièce voisine où, après peu d’instants, il le rejoignit.

Rienzi s’était choisi le titre de tribun, mais il avait plutôt le masque et le port d’un empereur. La pourpre était sa couleur; il drapait son manteau comme une toge. Le col de sa robe cernait un cou large et rond; le visage massif avec de gros yeux clairs, des cheveux courts, un menton volontaire, semblait destiné à prendre place à la suite des bustes des Césars. Le tribun avait un tic léger, un frémissement de la narine droite qui lui donnait une expression d’impatience. Le pas était autoritaire. Cet homme-là montrait bien, rien qu’en paraissant, qu’il était né pour commander, avait de grandes vues pour son peuple, et qu’il fallait se hâter de comprendre ses pensées et de s’y conformer. Il fit asseoir Giannino près de lui, ordonna à ses serviteurs de fermer les portes et de veiller à ce qu’on ne le dérangeât point; puis, tout aussitôt, il commença de poser des questions qui ne concernaient en rien les affaires de banque.

Le commerce des laines, les prêts d’argent, les lettres de change ne constituaient pas son souci. C’était Giannino uniquement, la personne de Giannino, qui l’intéressait. À quel âge Giannino était-il arrivé de France? Où avait-il passé ses premières années? Qui l’avait élevé? Avait-il toujours porté le même nom?

Après chaque demande, Rienzi attendait la réponse, écoutait, hochait le menton, interrogeait de nouveau.

Donc Giannino avait vu le jour dans un couvent de Paris. Sa mère, Marie de Cressay, l’avait élevé jusqu’à l’âge de neuf ans, en Ile-de-France, près d’un bourg nommé Neauphle-le-Vieux. Que savait-il d’un séjour qu’aurait fait sa mère à la cour de France? Le Siennois se rappelait les propos de son père, Guccio Baglioni, à ce sujet: Marie de Cressay, peu après avoir accouché de Giannino, avait été appelée à la cour comme nourrice, pour le fils nouveau-né de la reine Clémence de Hongrie; mais elle y était peu restée, puisque l’enfant de la reine était mort au bout de quelques jours, empoisonné disait-on.

Et Giannino se mit à sourire. Il avait été frère de lait d’un roi de France; c’était chose à laquelle il ne songeait presque jamais et qui lui paraissait soudain incroyable, presque risible, lorsqu’il se contemplait, tout près d’atteindre quarante ans, dans sa tranquille existence de bourgeois italien.

Mais pourquoi Rienzi lui posait-il toutes ces questions? Pourquoi le tribun aux gros yeux clairs, le bâtard de l’avant-dernier empereur, l’observait-il avec cette attention réfléchie?

— C’est bien vous, dit enfin Cola de Rienzi, c’est bien vous…

Giannino ne comprenait pas ce qu’il entendait par là. Il fut encore plus surpris quand il vit l’imposant tribun mettre un genou en terre et s’incliner jusqu’à lui baiser le pied droit.

— Vous êtes le roi de France, déclara Rienzi, et c’est ainsi que tout le monde doit vous traiter désormais.

Les lumières vacillèrent un peu autour de Giannino.

Quand la maison où l’on se tient paisiblement à dîner se fissure soudain parce que le sol est en train de glisser, quand le bateau sur lequel on dort vient en pleine nuit éclater contre un récif, on ne comprend pas non plus, dans le premier instant, ce qui arrive.

Giannino Baglioni était assis dans une chambre du Capitole; le maître de Rome s’agenouillait à ses pieds et lui affirmait qu’il était roi de France.

— Il y a eu neuf ans au mois de juin, la dame Marie de Cressay est morte…

— Ma mère est morte? s’écria Giannino.

— Oui, mon grandissime Seigneur… celle plutôt que vous croyiez votre mère. Et l’avant-veille de mourir elle s’est confessée…

C’était la première fois que Giannino s’entendait appeler «grandissime Seigneur» et il en demeura bouche bée, plus stupéfait encore que du baise-pied.

Donc, se sentant proche de trépasser, Marie de Cressay avait appelé auprès de son lit un moine augustin d’un couvent voisin, Frère Jourdain d’Espagne, et elle s’était confessée à lui.

L’esprit de Giannino remontait vers ses premiers souvenirs. Il voyait la chambre de Cressay et sa mère blonde et belle… Elle était morte depuis neuf ans, et il ne le savait pas. Et voilà qu’à présent elle n’était plus sa mère.

Frère Jourdain, à la demande de la mourante, avait consigné par écrit cette confession qui constituait la révélation d’un extraordinaire secret d’État, et d’un non moins extraordinaire crime.

— Je vous montrerai la confession, ainsi que la lettre de Frère Jourdain; tout cela est en ma possession, dit Cola de Rienzi.

Le tribun parla pendant quatre heures pleines. Il n’en fallait pas moins, et d’abord pour instruire Giannino d’événements, vieux de quarante ans, qui faisaient partie de l’histoire du royaume de France: la mort de Marguerite de Bourgogne, le remariage du roi Louis X avec Clémence de Hongrie.

— Mon père avait été de l’ambassade qui alla chercher la reine à Naples; il me l’a plusieurs fois raconté, dit Giannino; il faisait partie de la suite d’un certain comte de Bouville…