Cet empressement dura un petit mois, pendant lequel Giannino parcourut sa ville avec un train de prince. Son épouse ne savait trop quelle attitude adopter et se demandait si, simple bourgeoise, elle pourrait être ointe à Reims. Quant aux enfants, ils étaient habillés toute la semaine de leurs vêtements de fête. L’aîné du premier mariage, Gabriele, devrait-il être considéré comme l’héritier du trône? Gabriele Primo, roi de France… cela sonnait étrangement. Ou bien… et la pauvre Francesca Agazzano en tremblait… le pape ne serait-il pas forcé d’annuler un mariage si peu en rapport avec l’auguste personne de l’époux, afin de permettre que celui-ci contractât une nouvelle union avec une fille de roi?
Négociants et banquiers furent vite calmés par leurs correspondants. Les affaires n’étaient-elles pas assez mauvaises en France, qu’il fallût y faire surgir un roi de plus? Les Bardi de Florence se moquaient bien de ce que le légitime souverain fût siennois! La France avait déjà un roi Valois, prisonnier à Londres où il menait une captivité dorée, en l’hôtel de Savoie sur la Tamise, et se consolait, en compagnie de jeunes écuyers, de l’assassinat de son cher La Cerda. La France avait également un roi anglais qui commandait à la plus grande part du pays. Et maintenant le nouveau roi de Navarre, petit-fils de Marguerite de Bourgogne, qu’on appelait Charles le Mauvais, revendiquait lui aussi le trône. Et tous étaient endettés auprès des banques italiennes… Ah! les Siennois étaient bien venus d’aller soutenir les prétentions de leur Giannino!
Le Conseil de la République n’envoya aucune lettre aux souverains, aucun ambassadeur au pape, aucune représentation au Parlement de Paris. Et l’on retira bientôt à Giannino sa pension et sa garde d’honneur.
Mais c’était lui, maintenant, entraîné presque contre son gré dans cette aventure, qui voulait la poursuivre. Il y allait de son honneur, et l’ambition, tardivement, le tourmentait. Il n’admettait plus qu’on tînt pour rien qu’il eût été reçu au Capitole, qu’il eût dormi au Château Saint-Ange et marché sur Rome en compagnie d’un cardinal. Il s’était promené un mois avec une escorte de prince, et ne pouvait supporter qu’on chuchotât, le dimanche, quand il entrait au Duomo dont on venait d’achever la belle façade noire et blanche: «Vous savez, c’est lui qui se disait héritier de France!» Puisqu’on avait décidé qu’il était roi, il continuerait de l’être. Et, tout seul, il écrivit au pape Innocent VI, qui avait succédé en 1352 à Pierre Roger; il écrivit au roi d’Angleterre, au roi de Navarre, au roi de Hongrie, leur envoyant copie de ses documents et leur demandant d’être rétabli dans ses droits. L’entreprise en fût peut-être restée là si Louis de Hongrie, seul de tout le parentage, n’eût répondu. Il était neveu direct de la reine Clémence; dans sa lettre il donnait à Giannino le titre de roi et le félicitait de sa naissance!
Alors, le 2 octobre 1357, trois ans jour pour jour après sa première entrevue avec Cola de Rienzi, Giannino, emportant avec lui tout son dossier, ainsi que deux cent cinquante écus d’or et deux mille six cents ducats cousus dans ses vêtements, partit pour Bude, pour demander protection à ce cousin lointain qui acceptait de le reconnaître. Il était accompagné de quatre écuyers fidèles à sa fortune.
Mais quand il arriva à Bude, deux mois plus tard, Louis de Hongrie ne s’y trouvait pas. Tout l’hiver, Giannino attendit, dépensant ses ducats. Il découvrit là un Siennois, Francesco del Contado, qui était devenu évêque.
Enfin, au mois de mars, le cousin de Hongrie rentra dans sa capitale, mais ne reçut pas Giovanni di Francia. Il le fit interroger par plusieurs de ses seigneurs qui se déclarèrent d’abord convaincus de sa légitimité, puis, huit jours plus tard, faisant volte-face, affirmèrent que ses prétentions n’étaient qu’imposture. Giannino protesta; il refusait de quitter la Hongrie. Il se constitua un conseil, présidé par l’évêque siennois; il parvint même à recruter, parmi l’imaginative noblesse hongroise toujours prête aux aventures, cinquante-six gentilshommes qui s’engagèrent à le suivre avec mille cavaliers et quatre mille archers, poussant leur aveugle générosité jusqu’à offrir de le servir à leurs frais aussi longtemps qu’il ne serait pas en état de les récompenser.
Encore leur fallait-il, pour s’équiper et partir, l’autorisation du roi de Hongrie. Celui-ci, qui se faisait nommer «le Grand», mais ne paraissait pas briller par la rigueur de jugement, voulut réexaminer lui-même les documents de Giannino, les approuva comme authentiques, proclama qu’il allait fournir appuis et subsides à l’entreprise, puis, la semaine suivante, annonça que, tout bien réfléchi, il abandonnait ce projet.
Et pourtant le 15 mai 1359, l’évêque Francesco del Contado remettait au prétendant une lettre datée du même jour, scellée du sceau de Hongrie, par laquelle Louis le Grand «enfin éclairé par le soleil de la vérité» certifiait que le seigneur Giannino di Guccio, élevé dans la ville de Sienne, était bien issu de la famille royale de ses ancêtres, et fils du roi Louis de France et de la reine Clémence de Hongrie, d’heureuses mémoires. La lettre confirmait également que la divine Providence, se servant du secours de la nourrice royale, avait voulu qu’un échange substituât au jeune prince un autre enfant à la mort duquel Giannino devait son salut. «Ainsi autrefois la Vierge Marie, fuyant en Egypte, sauvait son enfant en laissant croire qu’il ne vivait plus…»
Toutefois l’évêque Francesco conseillait au prétendant de partir au plus vite, avant que le roi de Hongrie ne fût revenu sur sa décision, d’autant qu’on n’était pas absolument certain que la lettre eût été dictée par lui, ni le sceau apposé par son ordre…
Le lendemain, Giannino quittait Bude, sans avoir eu le temps de réunir toutes les troupes qui s’étaient offertes à le servir, mais néanmoins avec une assez belle suite pour un prince qui avait si peu de terres.
Giovanni di Francia se rendit alors à Venise où il se fit tailler des habits royaux, puis à Trévise, à Padoue, à Ferrare, à Bologne, et enfin il rentra à Sienne, après un voyage de seize mois, pour se présenter aux élections du Conseil de la République.
Or, bien que son nom fût sorti le troisième des boules, le Conseil invalida son élection, justement parce qu’il était le fils de Louis X, justement parce qu’il était reconnu comme tel par le roi de Hongrie, justement parce qu’il n’était pas de la ville. Et on lui ôta la citoyenneté siennoise.
Vint à passer par la Toscane le grand sénéchal du royaume de Naples, qui se rendait en Avignon. Giannino s’empressa de l’aller trouver; Naples n’était-elle pas le berceau de sa famille maternelle? Le sénéchal, prudent, lui conseilla de s’adresser au pape.
Sans escorte cette fois, les nobles hongrois s’étant lassés, il arriva au printemps 1360 dans la cité papale, en simple habit de pèlerin. Innocent VI refusa obstinément de le recevoir. La France causait au Saint-Père trop de tracas pour qu’il songeât à s’occuper de cet étrange roi posthume.
Jean II le Bon était toujours prisonnier; Paris demeurait marqué par l’insurrection où le prévôt des marchands, Étienne Marcel, avait péri assassiné après sa tentative d’établir un pouvoir populaire. L’émeute était aussi dans les campagnes où la misère soulevait ceux qu’on appelait «les Jacques». On se tuait partout, on ne savait plus qui était ami ou ennemi. Le dauphin aux mains gonflées, sans troupes et sans finances, luttait contre l’Anglais, luttait contre le Navarrais, luttait contre les Parisiens même, aidé du Breton du Guesclin auquel il avait remis l’épée qu’il ne pouvait tenir. Il s’employait en outre à réunir la rançon de son père.