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Laure

Les contes de fées sont absurdes et puérils, cela est sûr.

Mais j'ai bien de la peine à en convenir, tant je les trouve jolis.

Raymond

Convenez-en, cousine, convenez-en sans crainte. L'Iliade est enfantine aussi, et c'est le plus beau poème qu'on puisse lire. La poésie la plus pure est celle des peuples enfants. Les peuples sont comme le rossignol de la chanson: ils chantent bien tant qu'ils ont le cœur gai. En vieillissant, ils deviennent graves, savants, soucieux, et leurs meilleurs poètes ne sont plus que des rhéteurs magnifiques. Certes, La Belle au bois dormant est chose puérile.

C'est ce qui la fait ressembler à un chant de l'Odyssée. Cette belle simplicité, cette divine ignorance du premier âge qu'on ne retrouve pas dans les ouvrages littéraires des époques classiques, est conservée en fleur avec son parfum dans les contes et les chansons populaires. Ajoutons bien vite, comme Octave, que ces contes sont absurdes. S'ils n'étaient pas absurdes, ils ne seraient pas charmants.

Dites-vous bien que les choses absurdes sont les seules agréables, les seules belles, les seules qui donnent de la grâce à la vie et qui nous empêchent de mourir d'ennui. Un poème, une statue, un tableau raisonnables feraient bâiller tous les hommes, même les hommes raisonnables. Tenez, cousine, ces volants à votre jupe, ces plissés, ces bouillons, ces nœuds, tout ce jeu d'étoffes est absurde, et c'est délicieux. Je vous en fais mon compliment.

Laure

Ne parlez point chiffons; vous n'y entendez rien. Je vous accorde qu'il ne faut pas être trop uniment raisonnable en art. Mais dans la vie…

Raymond

Il n'y a de beau dans la vie que les passions, et les passions sont absurdes. La plus belle de toutes est la plus déraisonnable de toutes: c'est l'amour. Il y a une passion moins absurde que les autres, c'est l'avarice; aussi est-elle effroyablement laide. «Les fous seuls m'amusent», disait Dickens. Malheur à qui ne ressemble pas quelquefois à don Quichotte et ne prit jamais des moulins à vent pour des géants! Ce magnanime don Quichotte était son propre enchanteur. Il égalait la nature à son âme.

Ce n'est être point dupe, cela! Les dupes sont ceux qui ne voient devant eux rien de beau ni de grand.

Octave

Il me semble, Raymond, que cette absurdité, que vous admirez si fort, a sa source dans l'imagination et que ce que vous venez de nous dire sous une forme brillante et paradoxale peut se traduire tout uniment ainsi: l'imagination fait d'un homme ému un artiste, et d'un brave homme un héros.

Raymond

Vous exprimez assez exactement une des faces de ma pensée; mais je voudrais bien savoir ce que vous entendez par le mot imagination et si, dans votre esprit, c'est la faculté de se représenter des choses qui sont ou des choses qui ne sont pas.

Octave

Je suis un homme qui ne sait que planter des choux, et je parle de l'imagination comme un aveugle des couleurs.

Mais je crois qu'elle n'est digne de son nom que quand elle donne l'être à des formes ou à des âmes nouvelles, en un mot, quand elle crée.

Raymond

L'imagination, telle que vous la définissez, n'est point une faculté humaine. L'homme est absolument incapable d'imaginer ce qu'il n'a ni vu, ni entendu, ni senti, ni goûté.

Je ne me mets pas à la mode et m'en tiens à mon vieux Condillac. Toutes les idées nous viennent par les sens, et l'imagination consiste, non pas à créer, mais à assembler des idées.

Laure

Osez-vous parler ainsi? Je puis, quand je veux, voir des anges.

Raymond

vous voyez des enfants avec des ailes d'oie. Les Grecs voyaient des centaures, des sirènes, des harpies, parce qu'ils avaient vu précédemment des hommes, des chevaux, des femmes, des poissons et des oiseaux. Swedenborg, qui a de l'imagination, décrit les habitants des planètes, ceux de Mars, ceux de Vénus, ceux de Saturne. Eh bien, il ne leur donne pas une seule qualité qui ne se trouve sur la terre; mais il assemble ces qualités de la manière la plus extravagante; il délire constamment. Voyez, au contraire, ce que fait une belle imagination naïve: Homère, ou, pour mieux dire, le rhapsode inconnu, fait émerger de la blanche mer une jeune femme, «comme une nuée». Elle parle, elle se lamente avec une sérénité céleste! «Hélas! enfant, dit-elle, pourquoi t'ai-je nourri?… Je t'enfantai dans ma maison pour une mauvaise destinée. Mais j'irai sur l'Olympe neigeux… J'irai dans la maison d'airain de Zeus, j'embrasserai ses genoux, et je crois qu'il sera gagné.» Elle parle, c'est Thétis, elle est déesse. La nature a donné la femme, la mer et la nuée; le poète les a associées.

Toute poésie, toute féerie est dans ces associations heureuses.

Voyez comme à travers la sombre ramure un rayon de lune glisse sur l'écorce argentée des bouleaux. Le rayon tremble, ce n'est pas un rayon, c'est la robe blanche d'une fée. Les enfants qui l'apercevront vont s'enfuir, saisis d'un effroi délicieux.

Ainsi naquirent les fées et les dieux. Il n'y a pas, dans le monde surnaturel, un atome qui n'existe dans le monde naturel.

Laure

Comme vous mêlez les déesses d'Homère et les fées de Perrault!

Raymond

Elles ont, les unes et les autres, la même origine et la même nature. Ces rois, ces princes charmants, ces princesses belles comme le jour, ces ogres qui amusent et effrayent les petits enfants, furent des dieux et des déesses autrefois et remplirent d'épouvante ou d'allégresse l'enfance de l'humanité. Le Petit Poucet, Peau-d'Âne et Barbe-Bleue sont d'antiques et vénérables récits qui viennent de loin, de très loin.

Laure

D'où?

Raymond

Eh! le sais-je? On a voulu, on veut encore nous prouver qu'ils sont originaires de la Bactriane; on veut qu'ils aient été inventés sous les térébinthes de cette âpre contrée, par les aïeux nomades des Hellènes, des Latins, des Celtes et des Germains. Cette théorie a été élevée et soutenue par des savants très graves qui, s'ils se trompent, du moins ne se trompent point à la légère. Et il faut une bonne tête pour édifier scientifiquement des billevesées. Un polyglotte peut seul divaguer en vingt langues. Les savants dont je vous parle ne divaguent jamais. Mais certains faits, relatifs aux contes, fables et légendes qu'ils tiennent pour indo-européens, leur causent un embarras inextricable.

Quand ils ont bien sué pour vous prouver que Peau-d'Âne vient de la Bactriane et que le roman du Renard est propre à la race japhétique, des voyageurs retrouvent le roman du Renard chez les Zoulous et Peau-d'Âne chez les Papous.

Leur théorie en souffre cruellement. Mais les théories ne sont créées et mises au monde que pour souffrir des faits qu'on y met, être disloquées dans tous leurs membres, enfler et finalement crever comme des ballons. Toutefois, ceci est assez probable que les contes de fées, et notamment ceux de Perrault, procèdent des plus antiques traditions de l'humanité!

Octave

Je vous arrête, Raymond. Bien que peu au fait de la science contemporaine, et plus occupé d'agriculture que d'érudition, j'ai lu dans un petit livre fort bien écrit que les ogres n'étaient autres que ces Hongres ou Hongrois qui ravagèrent l'Europe au Moyen Age, et que la légende de Barbe-Bleue s'était formée d'après l'histoire trop vraie de ce monstrueux maréchal de Raiz qui fut pendu sous Charles VII.