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A la madrassa, les cours du matin étaient obligatoires dans toutes les disciplines ; on pouvait choisir sa classe et tâcher de se faire connaître de certains professeurs, qui pourraient être alors plus compréhensifs à l'oral. L'après-midi, chacun travaillait dans sa spécialité : au tribunal pour le droit, à la mosquée pour la théologie ; les philosophes lisaient ou écrivaient et les futurs médecins faisaient à l'hôpital fonction d'assistants. Ils pouvaient alors suivre la visite des médecins, examiner les malades et proposer des traitements.

« Une merveilleuse occasion d'apprendre... ou de devenir un parfait imbécile ! » soupira Karim en faisant la grimace.

« Sept ans ! pensait Rob, et un avenir incertain. Pourtant, il devait avoir au départ un bagage meilleur que le mien ! »

Ses appréhensions s'évanouirent à la bibliothèque, qu'on appelait la maison de la Sagesse. Que de livres ! Certains manuscrits étaient sur vélin, mais la plupart rappelaient le mince support du calaat.

« Ce n'est pas du parchemin, grogna Karim, c'est du papier, une invention des yeux bridés d'Orient, des infidèles très futés. Vous n'en avez pas en Europe ? On fait ça avec de vieux chiffons pilonnés, apprêtés à la colle animale, puis pressés. Ce n'est pas cher, même pour des étudiants. »

Rob, fasciné, parcourait la salle, touchait les livres, notant tous ces noms d'auteurs qui, pour la plupart, lui étaient inconnus : Hippocrate, Dioscoride, Ardigène, Rufus d'Ephèse, l'immortel Galien, Oribase, Philagrios, Alexandre de Tralles, Paul d'Egine...

« La madrassa possède presque cent mille livres ! L'université de Bagdad en a six fois plus, ainsi qu'une école de traducteurs où les livres sont transcrits sur papier dans toutes les langues du califat oriental. Mais nous avons ce qu'ils n'ont pas, dit fièrement Karim en montrant tout un mur consacré aux œuvres d'un seul auteur : Lui ! »

L'après-midi, Rob vit cet homme que les Persans appelaient le chef des princes. Au premier abord, Ibn Sina le déçut : son turban rouge de médecin était fané, négligemment drapé, sa tunique modeste et râpée. Petit, chauve, un nez bulbeux aux veines apparentes et des plis affaissés sous sa barbe blanche : un Arabe vieillissant. Mais Rob remarqua ses yeux bruns au regard perçant, tristes et attentifs, sérieux, étonnamment vivants. Il le sentit tout de suite : Ibn Sina voyait les choses qui restaient invisibles au commun des hommes.

Suivi de sept étudiants et de quatre médecins, le maître s'arrêta près de la paillasse d'un homme décharné.

« Qui est l'assistant de cette section ?

– C'est moi, maître. Mirdin Askari. »

Voilà donc le cousin d'Aryeh, se dit Rob, en regardant avec intérêt le jeune homme au teint basané ; sa mâchoire allongée et ses larges dents blanches lui faisaient un visage sans grâce mais sympathique comme celui d'un cheval intelligent.

« Parle-nous de ce patient, Askari.

– C'est Amahl Rahin, un chamelier qui est arrivé il y a trois semaines avec une violente douleur aux reins. Nous avons cru d'abord qu'il s'était blessé, étant soûl, à la colonne vertébrale, mais la douleur a gagné rapidement le testicule droit et la cuisse.

– Et l'urine ?

– Jusqu'au troisième jour elle était jaune et limpide ; le matin du troisième jour, elle contenait du sang et dans l'après-midi, il a évacué six calculs urinaires, quatre comme des grains de sable et deux de la taille d'un petit pois. Depuis, il ne souffre plus et son urine est claire, mais il refuse de s'alimenter.

– Qu'est-ce que vous lui avez proposé ?

– Le menu habituel, répondit l'étudiant perplexe. Plusieurs sortes de pilah, des œufs de poule, du mouton, des oignons, du pain... Il ne touche à rien. Son intestin a cessé de fonctionner, son pouls s'affaiblit et il perd ses forces »

Ibn Sina hocha la tête et les regarda tous.

« De quoi souffre-t-il, alors ?

– Je pense, maître, dit un autre assistant en s'armant de courage, que ses intestins noués bloquent le passage de la nourriture ; le sentant, il refuse d'avaler quoi que ce soit.

– Merci, Fadil ibn Parviz, dit le médecin-chef avec courtoisie. Mais, dans ce cas, le patient mange et rejette sa nourriture. »

Puis il attendit, et personne n'intervenant, il s'approcha du malade.

« Amahl, dit-il, je suis le médecin Husayn, fils d'abd-Ullah, fils d'al-Hasan, fils d'Ali, fils de Sina. Voici mes amis, qui sont aussi les tiens. D'où viens-tu ?

– Du village de Shaini, maître, murmura l'homme.

– Ah ! Un homme de Fars ! J'ai vécu d'heureux jours là-bas. Les dattes de l'oasis de Shaini sont grosses et sucrées, n'est-ce pas ? »

Des larmes apparurent dans les yeux d'Amahl et il acquiesça en silence.

« Askari, va tout de suite chercher des dattes et un bol de lait chaud pour notre ami. »

Un moment plus tard, médecins et étudiants virent le malade manger avec avidité.

« Doucement, Amahl. Doucement... Askari. Tu veilleras à changer le régime de notre ami.

– Oui, maître répondit l'assistant tandis que le groupe s'éloignait.

– Vous ne devez jamais oublier cela en soignant nos malades : ils viennent à nous mais ne deviennent pas comme nous, et très souvent leur nourriture n'est pas la nôtre. Ce n'est pas parce qu'il rend visite à la vache que le lion aimera le foin. Les gens du désert vivent surtout de caillé et de laitages, ceux de Dar-ul-Maraz mangent du riz et des aliments secs. Dans le Khorasan, on n'aime que la soupe à la farine ; les Indiens mangent des pois et autres légumineuses, avec de l'huile et des épices. Ceux de Transoxiane préfèrent le vin et la viande, surtout celle du cheval. Les habitants de Fars et d'Arabistan sont grands consommateurs de dattes. Pour les Bédouins c'est la viande, le lait de chamelle, les criquets. Les peuples de Gurgan, de Géorgie, d'Arménie, les Européens prennent des boissons alcoolisées aux repas et mangent la chair des bœufs et des porcs. »

Ibn Sina regarda durement son assistance.

« Nous les terrifions, jeunes maîtres. Nous sommes souvent incapables de les sauver, et quelquefois c'est notre traitement qui les tue. Au moins, ne les laissons pas mourir de faim. »

Et le chef des princes s'en alla, les mains derrière le dos.

Le lendemain, dans un petit amphithéâtre aux degrés de pierre, Rob suivit son premier cours à la madrassa. Nerveux, il était en avance et restait assis, seul, au quatrième rang, quand il arriva une demi-douzaine d'étudiants ; ils se moquaient, non sans envie, d'un camarade qui devait passer ses examens.

« Plus qu'une semaine, Fadil ! Je parie que tu en as la colique !

– Ta gueule, Abbas Sefi, nez de Juif, queue de chrétien ! répliqua Fadil. Ça ne risque pas de t'arriver : tu marineras ici encore plus longtemps que Karim Harun... ! Tiens, qui c'est ça ? Salut ! Comment t'appelles-tu, dhimmi ?

– Jesse ben Benjamin.

– Ah ! Le fameux prisonnier ! Le barbier-chirurgien au calaat. Tu verras : il ne suffit pas d'une ordonnance royale pour faire un médecin. »

La salle se remplissait. Fadil interpella Mirdin Askari qui allait s'asseoir.

« Askari ! Voilà un autre Hébreu qui veut devenir charlatan ! Vous serez bientôt plus nombreux que nous. »

Askari lui jeta un coup d'oeil glacial et se détourna comme d'un insecte importun. L'arrivée du professeur coupa court aux commentaires. Sayyid Sa'di enseignait la philosophie ; il avait la mine d'un homme préoccupé. C'est alors que Rob eut un avant-goût de ce qui l'attendait après avoir tant lutté pour être étudiant. Sayyid aperçut dans la salle un visage qui lui était étranger.

« Toi, dhimmi, comment t'appelles-tu ?

– Jesse ben Benjamin, maître.

– Eh bien, Jesse ben Benjamin, dis-nous comment Aristote décrit les liens entre le corps et l'esprit... Voyons ! C'est dans son livre De l'âme, ajouta le professeur avec impatience.