— Je ne crois pas que ni l’un ni l’autre de ces deux briquets ait appartenu à Franklin Roosevelt, dit la fille.
— C’est là le point ! dit Wyndam-Matson avec un petit rire. Il faut que je te le prouve au moyen d’un document quelconque. Un papier établissant son authenticité. Et ainsi, tout est faux, une tromperie collective. Le papier prouve la valeur de l’objet, et non pas l’objet lui-même !
— Montre le papier.
— Bien sûr.
Il fit un bond et retourna dans son bureau. Il décrocha du mur un certificat encadré du Smithsonian Institute ; ce document ainsi que le briquet lui avaient coûté une fortune, mais ils valaient bien cela, parce qu’ils lui permettaient de prouver qu’il avait raison, que le mot « faux » ne signifiait rien, puisque le mot « authentique » ne signifiait rien non plus en réalité.
— Un Colt 44 est un Colt 44 ! criait-il à la fille en revenant au pas de course dans la pièce de séjour. Cela tient à son calibre et à sa forme, et non à sa date de fabrication. Cela tient à…
Elle tendait la main. Il lui remit le document.
— Ainsi, il est authentique, dit-elle enfin.
— Oui. Celui-ci, dit-il en prenant le briquet qui avait sur le côté une longue égratignure.
— Je crois que je préfère partir, dit la fille. On se reverra un de ces soirs.
Elle déposa le document et le briquet, alla vers la chambre où se trouvaient ses vêtements.
— Pourquoi ? s’écria-t-il tout énervé, en la suivant. Tu sais qu’il n’y a aucun risque ; ma femme ne rentrera pas avant plusieurs semaines. Je t’ai tout expliqué : un décollement de la rétine.
— Ce n’est pas pour cela.
— Pourquoi, alors ?
— Appelle-moi un vélo-taxi, s’il te plaît, dit Rita. Pendant que je m’habille.
— Je te reconduirai chez toi en voiture, dit-il d’un air renfrogné.
Elle s’habilla et, pendant qu’il allait lui chercher son manteau dans la penderie, elle se promena silencieusement dans l’appartement. Elle semblait pensive, distraite, un peu déprimée même. Le passé vous attriste, se disait-il en la regardant. Au diable ! Pourquoi a-t-il fallu que je remue tout cela ? Mais elle est si jeune… je croyais qu’elle connaissait à peine son nom.
Elle s’agenouilla près de la bibliothèque.
— As-tu lu ça ? demanda-t-elle en prenant un livre.
Il lança de ce côté un regard de myope. Une couverture en couleur. Un roman.
— Non, dit-il. C’est ma femme qui l’a acheté. Elle lit énormément.
— Tu devrais le lire.
Toujours très désappointé, il saisit le livre, y jeta un coup d’œil. La sauterelle pèse lourd.
— Est-ce que ce n’est pas l’un de ces livres interdits à Boston ? demanda-t-il.
— Interdit sur toute l’étendue des États-Unis. Et en Europe, naturellement.
Elle était arrivée à la porte et restait là, à attendre.
— J’ai entendu parler de ce Hawthorne Abendsen.
En réalité c’était faux. Tout ce qu’il pouvait se rappeler sur ce livre, c’était… mais quoi ? Qu’il était alors très populaire. Encore une manie. Un engouement collectif. Il se pencha et remit le livre sur l’étagère.
« Je n’ai pas le temps de lire de romans populaires. Je suis trop pris par mon travail. » Les secrétaires, se disait-il avec aigreur, lisent ce genre de trucs le soir, quand elles sont seules dans leur lit. Cela les stimule. Au lieu de la chose réelle. Dont elles ont peur, mais dont elles crèvent d’envie.
— Encore une de ces histoires d’amour, dit-il en ouvrant tristement la porte d’entrée.
— Non, dit-elle. C’est sur la guerre. (Tandis qu’ils traversaient le palier pour aller à l’ascenseur, elle dit :) Il pense comme eux. Comme papa et maman.
— Qui est cet Abbotson ?
— Il a une théorie. Si Joe Zangara avait manqué Roosevelt, celui-ci aurait sorti l’Amérique de la crise et il l’aurait armée de telle sorte…
Elle s’interrompit car ils étaient arrivés à l’ascenseur et il y avait des gens qui attendaient.
Un peu plus tard, tandis qu’ils roulaient dans la Mercedes-Benz de Wyndam-Matson au milieu de l’intense circulation nocturne, elle reprit :
— La théorie d’Abendsen est que Roosevelt aurait été un président terriblement énergique. Au même titre que Lincoln. Il l’a montré pendant l’année où il a été président, par les mesures qu’il a prises. Le livre est de la fiction. Je veux dire que c’est un roman par sa forme. Roosevelt n’est pas assassiné à Miami ; il achève son mandat, il est réélu en 1936, si bien qu’il est encore président jusqu’en 1940, au début de la guerre. Tu ne vois donc pas ? Il est encore président quand l’Allemagne attaque la France, l’Angleterre et la Pologne. Il voit tout cela. Il fait de l’Amérique un pays fort. Garner a été en réalité un président épouvantable. Une grande partie de ce qui est arrivé est de sa faute. Et alors, en 1940 au lieu de Bricker, c’est un démocrate qui aurait été élu.
— Tout cela selon cet Abelson, dit Wyndam-Matson en l’interrompant.
Il jeta un coup d’œil à la fille assise à ses côtés. Mon Dieu, elles lisent un livre et elles se mettent à faire des laïus à n’en plus finir.
— Sa théorie, c’est qu’au lieu d’un isolationniste comme Bricker, en 1940, après Roosevelt, c’est Rexford Tugwell qui aurait été élu président.
Son visage uni, éclairé par les lumières des voitures, brillait d’animation ; ses yeux se dilataient et elle faisait de grands gestes.
— Et il aurait poursuivi avec beaucoup d’énergie la politique antinazie de Roosevelt. Si bien que l’Allemagne aurait eu peur de se porter au secours du Japon en 1941. Elle n’aurait pas honoré leur traité. Tu vois ? (Elle se tourna vers lui, lui empoigna l’épaule, pleine de son sujet :) Et ainsi l’Allemagne et le Japon auraient perdu la guerre !
Il se mit à rire.
Elle le fixait, elle essayait de sonder son visage – il ne pouvait pas dire ce qu’elle y cherchait et d’ailleurs il devait s’occuper des autres voitures. Puis elle dit :
— Ça n’a rien de drôle. Cela aurait très bien pu se passer comme cela. Les États-Unis auraient été capables de flanquer la pile aux Japonais. Et…
— Comment ? dit-il en l’interrompant.
— Ça, il le laisse de côté. (Elle resta un moment sans rien dire.) Ce livre a la forme d’une fiction, reprit-elle. Bien entendu il y a beaucoup de passages de pure imagination ; je veux dire, c’est fait pour distraire, sinon les gens ne le liraient pas. Il y a un thème intéressant au point de vue humain. Deux jeunes gens. Lui est dans l’armée américaine. La fille… Bon, en tout cas le président Tugwell est réellement fort. Il comprend ce que les Japonais sont sur le point de faire. (Elle ajouta, d’un air inquiet :) C’est très bien de parler de cela. Les Japonais ont laissé le livre circuler dans le Pacifique. J’ai entendu dire qu’ils étaient nombreux à le lire. Il est très populaire dans l’archipel nippon. Il a provoqué énormément de discussions.
— Écoute, dit Wyndam-Matson, qu’est-ce qu’il dit à propos de Pearl Harbor ?
— Le président Tugwell est si malin qu’il a fait sortir tous les bateaux en haute mer. Si bien que la flotte américaine n’est pas détruite.
— Je vois. Il n’y a donc pas en réalité de Pearl Harbor. Ils attaquent mais ils ne touchent que quelques petits bateaux.
— Et ce livre s’appelle « La sauterelle quelque chose » ?
— La sauterelle pèse lourd. C’est une citation de la Bible.
— Et le Japon est battu parce qu’il n’y a pas eu Pearl Harbor. Écoute-moi bien : le Japon aurait été victorieux en tout état de cause. Même sans Pearl Harbor.