Il s’interrompit. L’un des cryptographes venait de lui remettre une enveloppe.
Reiss tendit la main et son secrétaire lui apporta le pli.
C’était le message radio urgent, décodé et tapé.
Quand il eut terminé sa lecture, il vit que Pferdehuf attendait qu’il le lui lise. Reiss fit une boule du papier, le mit dans le gros cendrier de céramique qui se trouvait sur son bureau, l’enflamma avec son briquet.
— Il y a un général japonais qui, croit-on, voyage par ici incognito. Tedeki. Vous feriez bien de descendre à la bibliothèque publique pour vous procurer l’un de ces magazines militaires officiels japonais qui aurait publié sa photographie. Faites-le discrètement, naturellement. Je ne pense pas que nous ayons rien sur lui ici. (Il était parti dans la direction du classeur fermé à clef, mais il changea d’avis.) Procurez-vous les renseignements que vous pourrez. Les statistiques. On doit pouvoir les trouver à la bibliothèque. (Il ajouta :) Ce général Tedeki a été chef d’État-major il y a quelques années. Est-ce que vous vous rappelez quelque chose à son sujet ?
— Peu de chose, répondit Pferdehuf. Un exalté. Il devrait avoir dans les quatre-vingts ans. Il me semble qu’il a défendu une sorte de programme fracassant tendant à lancer le Japon dans les explorations spatiales.
— Et il a échoué sur ce point, dit Reiss.
— Je ne serais pas étonné s’il venait ici pour se faire soigner, dit Pferdehuf. Nombreux ont été les vieux militaires japonais qui ont utilisé le Grand Hôpital U.C. Ils peuvent ainsi bénéficier de techniques chirurgicales allemandes inconnues chez eux. Naturellement ils font cela discrètement. Pour des raisons patriotiques, vous comprenez. Nous pourrions donc avoir peut-être quelqu’un à l’Hôpital U.C. pour assurer une surveillance, au cas où Berlin voudrait le garder à l’œil.
Reiss acquiesça. Ou alors le vieux général était engagé dans des spéculations commerciales, dont une grande partie avait lieu à San Francisco. Des relations qu’il s’était faites quand il était en activité pouvaient lui être utiles à présent qu’il était à la retraite. Était-il vraiment à la retraite ? Dans le message on le désignait comme général et non pas général en retraite.
— Dès que vous aurez la photo, dit Reiss, faites-en parvenir des épreuves immédiatement à nos gens de l’aéroport et du port. Il est peut-être déjà arrivé. Vous savez le temps qu’il faut pour qu’on nous fasse parvenir ce genre de choses.
Et, naturellement, si le général était déjà arrivé à San Francisco, Berlin s’en prendrait au consulat des États américains du Pacifique. Le consul aurait dû être capable de l’intercepter – même avant que le message eût été envoyé de Berlin.
— Je vais faire tamponner le message codé à l’horodateur, dit Pferdehuf, si bien que si l’on nous pose des questions par la suite, nous pourrons prouver exactement l’heure à laquelle nous l’avons reçu.
— Merci, dit Reiss.
Les gens de Berlin étaient passés maîtres dans l’art de rejeter les responsabilités sur les autres et il était fatigué de s’y laisser prendre. C’était arrivé trop souvent.
— Simplement se mettre à l’abri, dit-il. Je crois que je ferais mieux de vous faire répondre à ce message : « Vos instructions extrêmement tardives. Personne déjà signalée dans région. Possibilité intercepter à présent très limitée. » Mettez cela au point dans ce sens et envoyez-le. Restez dans le vague. Vous comprenez.
— Je l’envoie immédiatement, dit Pferdehuf en acquiesçant. Et je garde la trace précise de la date et de l’heure de départ.
Il referma la porte sur lui.
Il faut faire attention, se disait Reiss, sinon, tu te retrouves consul d’une île peuplée d’une poignée de nègres au large de la côte d’Afrique du Sud, collé avec une mamma noire et entouré de dix ou douze petits négrillons qui t’appellent papa.
Il se rassit devant la table où il avait déjeuné, alluma une cigarette égyptienne Simon Arzt n°70, referma soigneusement la boîte de métal.
Il ne risquait plus, semblait-il, d’être interrompu avant quelque temps, si bien qu’il sortit de sa serviette le livre qu’il était en train de lire, ouvrit à la marque qu’il avait laissée, s’installa bien à son aise, et reprit à l’endroit où il avait été contraint de s’arrêter.
… avait-il vraiment parcouru les rues aux voitures silencieuses, par ce paisible dimanche matin sur le Tiergarten, il y a si longtemps ? Une autre vie. La crème glacée, un goût qui pouvait n’avoir jamais existé. À présent ils faisaient bouillir des orties et ils étaient bien contents d’en avoir. Dieu ! s’écriait-il. Ne vont-ils pas s’arrêter ? Les énormes chars anglais s’avançaient. Encore un immeuble, il avait pu être une maison de rapport, un magasin, une école, un building de bureaux ; il ne pouvait dire – les ruines s’écroulaient, se réduisaient en fragments. Dans les décombres, en dessous, étaient ensevelis des survivants – une poignée – et l’on n’entendait même pas le bruit de la mort. La mort s’étendait partout, également, sur les vivants, les blessés, les cadavres en couches superposées, et qui commençaient ! déjà à sentir. Le cadavre frissonnant, puant, de Berlin, les tourelles sans yeux encore sorties, s’éclipsant sans protestation comme cet édifice sans nom qu’un homme avait un jour érigé avec fierté.
Le garçon remarqua ses bras ; ils étaient couverts d’une pellicule grise – la cendre en partie minérale, mais composée en outre de matière organique, brûlée, réduite en poudre. Tout cela était mélangé, et le garçon s’essuyait sans aller plus loin. Une autre pensée s’emparait de son esprit au moment où il croyait qu’il allait y passer, dans le hurlement et le foum foum des obus. La faim. Depuis six jours il ne mangeait que des orties, et à présent il n’y en avait même plus. La prairie de mauvaises herbes avait disparu, il n’y avait à cette place qu’un vaste entonnoir. D’autres silhouettes efflanquées, à peine visibles, s’étaient montrées sur le bord, comme le jeune garçon, étaient restées là silencieuses, puis s’étaient éloignées. Une vieille mère avec une baboushka nouée autour de sa tête grisonnante, un panier – vide – au bras. Un manchot, aux yeux aussi vides que le panier. Une jeune fille. Disparus dans l’amoncellement d’arbres abattus où Éric, le jeune garçon, s’était caché, lui aussi. Et le serpent approchait.
Cela finirait-il un jour ? demanda le jeune garçon sans s’adresser à personne. Et si cela doit finir, quand ? Rempliront-ils leur ventre, ces…
— Freiherr, dit Pferdehuf, excusez-moi de vous interrompre. Juste un mot.
— Certainement, dit Reiss en sursautant et en refermant son livre.
Comme cet homme sait écrire, se disait-il. Il m’a complètement transporté ailleurs. Réel. Chute de Berlin aux mains des Anglais, aussi vivants que si cela s’était vraiment passé ainsi. Brr… Il frissonna.
Étonnant ce pouvoir qu’a la fiction – même la fiction populaire de qualité inférieure – d’évoquer les choses. Rien d’étonnant à ce que ce livre soit interdit sur le territoire du Reich ; j’en ferais autant moi-même. Je regrette de l’avoir commencé ; mais, à présent, je dois le finir.
— Quelques matelots d’un bateau allemand, dit le secrétaire. Ils ont demandé à vous faire un rapport.
— Bien, dit Reiss.
Il alla d’un bond jusqu’à la porte et sortit dans le premier bureau. Il y avait là trois matelots portant de gros tricots gris foncé ; ils avaient tous d’épais cheveux blonds, des visages énergiques, ils semblaient un tant soit peu nerveux. Reiss leva la main droite et leur adressa un bref sourire amical :