Petite chose, tu es vide, pensa-t-il.
Injurie-la, se dit-il. Fais-lui peur.
— Ma patience touche à sa fin, dit-il, sotto voce.
Et alors, quoi ? Te jeter dans le ruisseau ? Souffler dessus, te secouer, souffler encore ? Fais-moi gagner la partie.
Il rit. Il faut avoir le cerveau vide pour se lancer dans pareille entreprise, là, en plein soleil. Quel spectacle pour les gens qui passent. Il regardait autour de lui, à présent, avec un air coupable. Mais personne ne l’avait vu. Les vieux somnolaient. Tranquillité, ici.
Tout essayer, il se rendait compte que c’était cela qu’il fallait faire. Supplier ; il avait supplié, projeté, menacé, philosophé à n’en plus finir. Que pouvait-il faire d’autre ?
Pourrais-je simplement rester ici ? Cela m’est refusé. L’occasion se présentera peut-être une deuxième fois. Et cependant, comme dit W.S. Gilbert, une telle occasion ne se reproduira jamais. Est-ce exact ? Je sens que oui.
Quand j’étais enfant, je pensais comme un enfant. Mais, aujourd’hui, j’ai mis de côté les choses puériles. Maintenant je peux aborder d’autres domaines. Je dois examiner cet objet sous un angle nouveau.
Je dois être scientifique. Épuiser par une analyse logique chacune des prémisses. Systématiquement, suivant la méthode classique aristotélicienne de laboratoire.
Il se mit un doigt dans l’oreille droite, pour arrêter le bruit de la circulation et tous les autres qui pouvaient le distraire. Puis il tint tout près de son oreille gauche le – triangle d’argent, comme un coquillage.
Aucun bruit. Aucun grondement d’océan, et pour ce qui était de l’intérieur de son corps, même pas le bruit du sang dans ses artères.
Quel autre sens alors était capable d’appréhender le mystère ? L’ouïe ne servait évidemment à rien. Mr Tagomi ferma les yeux et se mit à parcourir du doigt, jusqu’au moindre recoin, la surface de l’objet. Le toucher était inutile, ses doigts ne lui apprenaient rien. L’odorat. Il mit l’objet d’argent tout près de son nez et renifla. Une vague odeur métallique, mais qui ne signifiait rien. Le goût. Il ouvrit la bouche, y glissa le triangle d’argent, comme un biscuit, mais se retint bien entendu de mâcher. Aucune signification, seulement une chose dure, froide et amère.
Il posa à nouveau l’objet dans la paume de sa main.
Revenons à la vue. Le sens le plus élevé dans la hiérarchie. Le premier de tous, pour les Grecs. Il tourna le triangle d’argent dans tous les sens ; il l’examina d’un point de vue extra rem.
Que vois-je ? se demanda-t-il. Cela méritait une étude prolongée, pénible, et patiente. Quel indice puis-je percevoir dans cet objet, qui me conduise à la vérité ? livre-toi, dit-il au triangle d’argent. Révèle l’arcane secrète.
C’est comme la grenouille qui remonte des profondeurs, se dit-il. On la serre dans le poing, on lui enjoint de dire ce qui se trouve au fond des abysses. Mais ici, la grenouille ne donne même pas le change ; elle se laisse étrangler en silence, elle devient pierre, argile ou minéral. Inerte. Elle tourne à la rigide substance originelle qui est celle du monde de la tombe.
Le métal vient de la terre, se disait-il en examinant l’objet. Il vient d’en dessous : de ce domaine qui est le plus bas, et le plus dense. Un monde de trolls, de cavernes, d’humidité, toujours plongé dans les ténèbres. Un monde yin, sous son aspect le plus mélancolique. Un monde de cadavres, de décomposition, de désagrégation. D’excréments. Tout ce qui est mort tombe là et se désagrège par couches. Le monde démoniaque, l’immuable ; le temps-qui-fut.
Et cependant, à la lumière du soleil, le triangle d’argent brillait. Il réfléchissait ses rayons. Feu, se dit Mr Tagomi. Un objet ni humide ni obscur. Ni lourd ni inerte, mais vibrant de vitalité. Le royaume d’en haut, l’incarnation du yang : l’empyrée, l’éther. Comme il convient à une œuvre d’art. Oui, c’est un travail d’artiste : il extrait la roche des ténèbres silencieuses du sol, il la transforme en cet objet brillant qui réfléchit la lumière du ciel.
Il a animé ce qui était mort. Le cadavre transformé en vision féerique ; le passé a cédé la place à l’avenir.
Lequel des deux es-tu ? demandait-il à la spirale d’argent. Le yin sombre et mort ou le yang brillant et vivant ? Dans sa main, la spirale d’argent dansait et l’aveuglait ; il loucha et ne vit plus que le jeu du feu.
Corps yin, âme yang. Le métal et le feu unifiés. L’extérieur et l’intérieur ; un microcosme dans le creux de ma main.
Quel est l’espace dont parle cet objet ? Ascension verticale. Vers le ciel. De quel temps ? Dans le monde de lumière de ce qui est changeant. Oui, cet objet a dégagé son principe : la lumière. Et mon attention est fixée. Je ne peux détourner les yeux. Je suis ensorcelé par cette surface brillante hypnotique et j’ai perdu tout contrôle. Je ne suis plus libre d’abandonner.
Maintenant, parle-moi, lui dit-il. Maintenant que tu m’as pris au piège. Je veux entendre ta voix sortir de cette lumière blanche aveuglante comme on s’attend seulement à le voir dans la seconde existence du Bardo Thödol. Mais il ne faut pas que je sois obligé d’attendre la mort, la libération de mon âme et sa quête d’une nouvelle enveloppe. Toutes les divinités terrifiantes et bénéfiques, nous les éviterons, de même que les lumières fumeuses. Et les couples en train de forniquer. Tout, à l’exception de cette lumière. Je suis prêt à la regarder sans crainte en face. Remarque, je ne bronche pas.
Je me sens entraîné par les vents brûlants du karma. Je reste cependant ici. Mon entraînement a été bien mené : je ne dois pas me dérober à la brillante lumière blanche, car, si je le faisais, je rentrerais dans le cycle de la naissance et de la mort, je ne connaîtrais jamais la liberté, je n’obtiendrais jamais de répit. Le voile de maya tomberait encore une fois si…
La lumière disparut.
Il ne tenait plus qu’un terne triangle d’argent. L’ombre avait intercepté le soleil. Mr Tagomi leva les yeux.
Grand, vêtu de bleu, un agent de police était à côté de son banc, il souriait.
— Hein ? dit Mr Tagomi en sursautant.
— J’étais en train de vous regarder vous amuser avec ce jeu de patience.
L’agent repartait sur le sentier.
— Jeu de patience, répéta Mr Tagomi. Ce n’est pas un jeu de patience.
— Ce n’est pas l’un de ces petits jeux de patience qu’il s’agit de démonter ? Mon gosse en a un tas comme ça. Certains sont très durs.
L’agent continua son chemin.
Tout gâché, se dit Mr Tagomi. Ma chance d’accéder au nirvâna. Partie. J’ai été interrompu par ce barbare blanc, ce Yankee du Néanderthal. Cet homme inférieur qui croit que je m’amuse à des jeux d’enfant.
Il se leva du banc et fit quelques pas d’une démarche incertaine. Je dois me calmer. Ces injures abominables racistes des basses classes, en jargon, ne sont pas dignes de moi.
Des passions incroyables n’apportant aucune rédemption se heurtent dans ma poitrine. Il traversa le parc. Continuer à marcher, se disait-il. La catharsis par le mouvement.
Il arriva à la lisière du parc. Trottoir, Kearny Street. Circulation intense et bruyante. Mr Tagomi s’arrêta au bord du trottoir.
Pas de vélos-taxis. Il suivit donc le trottoir, se mêlant à la foule. Jamais possible d’en avoir un quand on en a besoin.
Dieu, qu’est-ce que c’est que ça ? Il s’arrêta, bouche bée, devant une chose hideuse qui se dressait à l’horizon. Comme une « chenille » de fête foraine. Un énorme édifice de métal et de ciment.