Выбрать главу

Qu’allait donc faire Juve ?

Parvenu à la hauteur de la petite ouverture, le policier en déchirant autant qu’il le pouvait, son veston pour en former une corde, le jetait vers le trou creusé dans le mur. Il recommença plusieurs fois cette manœuvre, puis enfin, réussit à accrocher son habit à une anfractuosité de la muraille. Juve, alors, à petites saccades, lentement, tira sur son veston. Et c’était quelque chose de fort ingénieux vraiment que Juve avait imaginé là.

Le policier s’était brusquement rappelé qu’au moment où il creusait le trou qui devait lui permettre d’entrer en communication avec Backefelder, il avait à moitié ébranlé un énorme moellon.

— Si je peux renverser ce moellon sur l’ascenseur, s’était dit Juve, le poids de la pierre le fera peut-être baisser un peu.

Juve, longtemps, précautionneusement, tira sur son veston qui lui avait tout simplement servi de grappin. Or, il arrivait, grâce à une chance inouïe, à obtenir le résultat qu’il désirait. D’abord, il vit que la pierre bougeait un tout petit peu, puis elle se désencastra, puis elle oscilla véritablement. Juve tira un coup sec. La pierre tomba.

Malheureusement, Juve n’avait pas prévu que la pierre était beaucoup plus lourde qu’il ne le semblait au premier abord. Avec stupeur, il s’aperçut que, dégringolant de haut, elle rebondit plusieurs fois puis, défonçant la plate-forme, elle passa au travers pour aller se perdre dans les soubassements.

— Pas de veine, remarqua Juve, le poids de cette pierre aurait pu me sauver et maintenant je n’ai plus rien à jeter, absolument rien.

Il n’y avait pas, en effet, d’autre moellon que Juve pût précipiter. Force était donc au policier de redescendre sur la plate-forme de sa prison.

Juve, pourtant, au moment où il reprenait pied sur l’ascenseur, ne semblait nullement découragé.

— Renseignons-nous, murmura-t-il, il faut toujours se renseigner quand on le peut. Est-ce que la tour est encore très profonde sous la cabine ? murmurait-il, à quelle hauteur puis-je être arrêté ?

Il ne pouvait pas voir, car, sous lui, l’obscurité était complète.

— Servons-nous d’une sonde.

Juve ramassa les quelques boîtes de conserves vides qu’avait laissées Backefelder. L’une après l’autre, il les jeta dans le vide, et, quelques instants plus tard, Juve se redressait, l’air fort satisfait.

— À en juger par le temps que ces objets mettent à tomber, monologuait le policier, mon ascenseur est arrêté à moins de trois mètres du sol… hé, hé, je n’ai peut-être pas perdu mon temps.

Juve, alors, avec un parfait sang-froid, tira de sa poche son canif et, avec ce mince instrument, patiemment, lentement, entreprit de scier le câble qui soutenait l’appareil.

— Je ne risque pas grand-chose, se disait le policier, si mes calculs sont justes, je vais tomber de trois mètres, je ne me tuerai pas et, si mes calculs sont faux, je me tuerai, précisément, ce qui, ma foi, coupera court à tous mes ennuis.

Juve continua longuement de scier le câble. Il s’agissait d’un gros filin de chanvre qui résistait. Pourtant, il finit par l’entamer, par le scier à moitié et, soudain, au moment où il s’y attendait le moins, la corde céda, l’ascenseur dégringola dans le vide.

Cinq minutes plus tard, Juve était debout, sur la plate-forme à moitié brisée de l’appareil.

— Aucune égratignure, constatait-il, les jambes et les bras intacts. Décidément, j’ai de la veine.

Il s’en persuada bien davantage, lorsque, levant la tête, il aperçut, à moins de deux mètres au-dessus de lui, la bienheureuse petite fenêtre par laquelle Backefelder s’était enfui, par laquelle il allait s’enfuir, à son tour. S’aidant des pieds et des mains, il réussit, profitant des anfractuosités de la muraille, à se hisser jusqu’au niveau de l’ouverture.

La fenêtre donnait sur le parc, qu’elle surplombait un peu, Juve prit son élan une fois encore, sauta.

Il était libre.

Mais à peine Juve était-il libre, à peine s’apprêtait-il à s’enfuir loin du Château Noir, loin de la tombe que Fantômas avait voulu lui assigner, qu’il arrêta brusquement sa fuite, fronçant les sourcils :

— Et puis non, déclarait Juve, je ne ficherai pas le camp comme ça. À coup sûr Fantômas va venir, quand ça ne serait que pour savoir si j’ai glissé un papier sous la porte de ma prison. Je vais l’attendre. Je vais lui sauter à la gorge. Il faut en finir, coûte que coûte.

Juve alors fit le tour du Château Noir suivant, d’aussi près que possible, les murailles avec la crainte continuelle de mettre le pied dans l’une des trappes que Fantômas, il le savait par expérience, avait dû multiplier autour de sa prison. Juve gagna un fourré, alla s’y dissimuler, commença à guetter. Malheureusement, il était une chose que le policier n’avait point prévue : c’est que les forces humaines ont des limites. Juve était épuisé, rompu de fatigue, il n’en eut pas conscience, mais il s’endormit profondément.

***

— Fouillons le château !

Minutieusement, Michel et Léon, accompagnés de Backefelder et des agents, fouillaient jusqu’en ses moindres recoins le sinistre Château Noir. Ils ne trouvaient pas trace de Juve, ils ne trouvaient rien qui les mît sur la piste du policier ou même de Fantômas.

Les larmes aux yeux, désespéré, Michel, après de longues heures de recherches, donnait l’ordre de retraite :

— Fouillons le parc, disait-il. Mais, hélas, je crois bien que nous ne retrouverons plus jamais Juve.

Or, quelques minutes plus tard, avec un ahurissement absolu, Michel lui-même, alors qu’il faisait le tour de la propriété et fouillait les buissons, découvrait qui ? Juve. Endormi.

— Monsieur Backefelder ! Léon ! Par ici. Le voilà !

À peine réveillé, Juve tomba dans les bras de ses amis.

— Oui,  faisait-il,  j’ai  pu m’échapper.  Cela  n’est rien, ce que je regrette, c’est de m’être endormi, ma parole, je suis déshonoré et je ne m’en consolerai jamais, je ne sais même pas combien il y a de temps que je ronfle comme un imbécile. Fantômas est peut-être venu, sans que je le voie.

Backefelder calma Juve :

— Ne vous inquiétez pas de cela, dit l’Américain, vous pouvez être certain que Fantômas n’a point dû se présenter au Château Noir à l’heure actuelle. Fantômas connaît sûrement ma propre évasion. Il doit donc se douter que, vous aussi, vous vous êtes évadé, car j’imagine qu’il a songé tout de suite que c’était vous qui m’aviez tiré d’affaire. De plus, les aventures du pont Caulaincourt donnent à penser que Fantômas a eu de quoi s’occuper à Paris. Juve, c’est à Paris que nous le retrouverons, c’est à Paris que nous nous vengerons.

Et Juve, après Backefelder, répéta d’une voix sourde :

— Vous avez raison, nous nous vengerons. Ah, fichtre de nom d’un chien, nous nous vengerons !

16 – LA « MARQUE » DE LA DANSEUSE

Construit en forme de gril, le grand palais de l’Escurial est célèbre dans toute l’Espagne et dans le monde entier.

C’est une énorme construction, bâtie en pierre noire, glaciale, froide, élevée sur les plans d’un moine, qui semble tout inspirée de la dévotion cruelle et sanguinaire de la vieille Espagne, de cette dévotion barbare et fanatique de l’Inquisition.

L’Escurial doit son nom au petit village bâti à très peu de distance, au pied de la colline qui l’écrase de tout son poids. Dans la langue du pays, pour distinguer la ville du château, on appelle communément le palais : l’Escorial de Hijo, c’est-à-dire l’Escurial d’en haut, et le village : l’Escorial de Abajo, c’est-à-dire l’Escurial d’en bas. Aussi bien, le bourg est misérable, c’est un de ces humbles petits villages d’Espagne comme il en est tant, et sa population ne comporte guère que des gardes civils, des gendarmes, des soldats aussi, qui y tiennent garnison.

Dans les rues de l’Escorial de Abajo, on ne parle d’ailleurs qu’avec respect et crainte de l’Escorial de Hijo. Il semble qu’une terreur secrète frappe les habitants, lorsqu’on s’entretient du palais devant eux. Ils se signent alors, courent à l’un des multiples autels creusés dans les façades de leurs misérables maisons, allument des cierges, répandent de l’eau bénite, invoquent la Madone. Il semble vraiment que parler de l’Escorial de Hijo est sacrilège et que des maléfices peuvent atteindre tous ceux qui jettent les yeux sur le sinistre palais.