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Arrivé à la maison, je m’allongeai aussitôt sur la banquette. Mais les pensées continuaient à marcher en moi. Ce n’est que vers minuit que le signet noir du sommeil vint se poser entre un jour et un autre.

Le matin, après avoir ouvert au soleil qui s’impatientait derrière les rideaux tirés, j’eus enfin une pensée pour mon marque-page sans métaphore, caché au fond du tiroir. Il fallait sans plus tarder s’occuper de son sort.

Je commençai par sortir une pile de papiers, puis j’entrouvris le tiroir du bureau : sur le fond jaune, le marque-page se prélassait en déployant sa traîne de soie fanée, une expression d’attente ironique piquetée dans son passement. Je lui souris et repoussai le tiroir : j’allais bientôt mettre fin à son attente.

Trois jours de travail furent employés à transcrire tout cela : je m’efforçais de reproduire nos deux rencontres avec l’exactitude d’un miroir et de chasser les mots qui ne venaient pas de lui, en rayant sans pitié tous ces compagnons de route qui cherchaient à enjoliver le récit et à réécrire la vérité.

Quand le cahier fut prêt, j’ouvris à nouveau la porte de la cellule de mon marque-page solitaire vêtu de soie bleue, et nous reprîmes nos voyages de ligne en ligne à l’intérieur du cahier. Souvent le marque-page dut m’attendre auprès d’un thème, comme il le faisait au temps des années rayées de ma pensée ; nous réfléchissions et nous rêvions, nous nous disputions à coups de «  non ! » et de «  mais si ! », tout en poursuivant notre chemin difficile, de marche en marche, de paragraphe en paragraphe, entraînés par les images et les idées, les nœuds et les dénouements de l’attrapeur de thèmes ; je me souviens par exemple que nous passâmes la moitié de la nuit à penser ces dix lettres : «  Et pourtant… »

Bien sûr, le nouveau logis de mon marque-page est, pour l’instant, pauvre et exigu, tant pis ! Nous vivons tous à l’étroit, dans des pièces étriquées, et pauvreté devient vice. Mais n’importe quel coin misérable vaut mieux que le trottoir long et nu de la littérature d’aujourd’hui. Eh bien, il me semble que c’est tout. Ah oui, j’ai failli oublier : sur la couverture du cahier il faudrait inscrire, comme il est de règle, le nom du locataire : Le Marque-page.

1927

La Superficine

1

De l’extérieur, on frappa doucement à la porte : toc. Silence. Puis de nouveau, des coups un peu plus forts, un peu plus osseux : toc toc.

Soutouline2, sans sortir de son lit, en un mouvement familier, tendit la jambe dans la direction du coup, passa le pied sous la poignée de la porte et tira. La porte s’ouvrit toute grande. Sur le seuil se tenait, la tête heurtant le linteau, un homme très grand et blême, couleur de ce crépuscule qui s’insinuait par la fenêtre.

Soutouline n’eut pas le temps de poser un pied hors du lit que déjà le visiteur pénétrait dans la chambre, repoussait sans bruit la porte contre le chambranle et, après avoir pointé la serviette qu’il serrait sous un long bras de singe vers un mur, puis vers l’autre, disait :

— C’est bien ça : une boîte d’allumettes.

— Comment ?

— Je dis que votre chambre, c’est une boîte d’allumettes. Combien fait-elle ?

— Huit et quelques.

— Tss-tss. Vous permettez ?

Avant que Soutouline n’ait eu le temps d’ouvrir la bouche, le visiteur, assis au bord du lit, débouclait avec empressement sa serviette bourrée à craquer. Et poursuivait, baissant tellement la voix qu’il en chuchotait presque :

— J’ai une proposition. Voyez-vous, je… ou plutôt nous effectuons, comment dire, eh bien, mettons, des expériences. C’est encore confidentiel. Je ne cache pas qu’une firme étrangère de renom est intéressée à l’affaire. Vous cherchez la lumière ? Pas la peine, je ne serai pas long. Alors voilà : on a inventé (c’est encore un secret), un procédé pour faire grandir les pièces. Intéressant, n’est-ce pas ?

Et la main de l’inconnu, tout juste sortie du cartable, tendait à Soutouline un tube étroit et sombre ressemblant à un banal tube de couleurs, au bouchon scellé et fermement vissé. Soutouline retourna entre ses doigts embarrassés le petit tube lisse et, bien qu’il fît presque noir dans la chambre, distingua sur l’étiquette le mot gravé avec netteté : superficine. Il releva les yeux et ceux-ci se heurtèrent au regard fixe et impassible de son interlocuteur.

— Alors, vous prenez ? Le prix ? Voyons, gratis ! Juste pour la réclame. Rien d’autre – le visiteur se mit à feuilleter rapidement une sorte de livre de comptes tiré de son éternelle serviette – qu’une petite signature dans le livre d’or (un bref témoignage, en quelque sorte). Un crayon ? En voilà un. Où ? Ici : colonne III. Parfait.

Le visiteur fit claquer la signature, se redressa, tourna brusquement le dos, et se dirigea vers la porte… Passé une minute, Soutouline, après une tape sur l’interrupteur, détaillait, les sourcils arqués de perplexité, l’inscription nette et en relief : superficine.

Un examen plus attentif montra que le petit emballage de zinc était fermement enserré, comme c’est courant pour les produits brevetés des fabricants, dans un fin papier transparent dont les bords étaient habilement collés l’un contre l’autre. Quand il eut retiré l’emballage de papier de la Superficine, Soutouline déplia le texte rouleauté qui lui était apparu à travers le glacé transparent du papier et se mit à lire :

Mode d’emploi

Après avoir dilué l’extrait de Superficine selon la proportion d’une cuillère à café pour un verre d’eau, puis imprégné de la solution obtenue un morceau d’ouate ou simplement un chiffon propre, badigeonner les murs intérieurs de la chambre destinée à être agrandie. Le mélange ne laisse aucune trace, ne détériore pas les tapisseries et favorise même – accessoirement – l’élimination des punaises.

Jusque-là, Soutouline était seulement resté perplexe. Maintenant sa perplexité s’effaçait devant un sentiment différent, oppressant et lancinant. Il se leva et tenta de marcher de long en large dans sa cellule mais les murs étaient trop rapprochés, et son parcours se réduisait pratiquement à des demi-tours : talon, puis pointe, et inversement. Brusquement, Soutouline s’arrêta, puis il s’assit et ferma les yeux, s’abandonnant aux réflexions qui commençaient à l’assaillir : et si pourtant ?… et si jamais ?… et si soudain ?… À moins d’un mètre de son oreille gauche quelqu’un enfonçait dans le mur une cheville métallique et tapait tout le temps à côté, le marteau résonnait en frappant, Soutouline semblait-il, juste sur le crâne. La tête serrée entre les mains, il ouvrit les yeux : le petit tube noir se trouvait juste au milieu de la table étroite, qui avait daigné se loger entre le lit, le rebord de la fenêtre et le mur. Soutouline arracha le cachet, et le bouchon du tube sauta en virevoltant. De la fente arrondie qui s’était formée, émanait une odeur amère et épicée. Ce parfum dilatait agréablement les narines.

— Voyons voir. Essayons. Tant pis.

Après avoir enlevé son veston, le possesseur de Superficine passa à l’expérimentation. Le tabouret fut déplacé vers la porte, le lit installé au milieu de la chambre, et la table hissée sur le lit. Soutouline suivait à quatre pattes la soucoupe qu’il poussait le long des lames du plancher et où brillait un liquide aux légers reflets jaunâtres, trempait régulièrement dans la Superficine un mouchoir entortillé autour d’un crayon et en badigeonnait la plinthe et le dessin de la tapisserie. Comme l’avait dit son visiteur du jour, la chambre aurait tenu dans une boîte d’allumettes. Cependant, Soutouline travaillait avec lenteur et application, en tâchant de ne pas oublier le moindre petit coin. Ce n’était pas chose facile car véritablement, le liquide s’évaporait ou bien pénétrait sur le champ (il n’y voyait goutte) sans laisser la moindre infime trace, et seule son odeur, de plus en plus forte et épicée, faisait tourner la tête, embrouillait les doigts et agitait d’un léger tremblement les genoux pressés contre le sol. Quand il en eut fini avec le plancher et le bas des murs, il se remit sur des jambes étrangement affaiblies et lourdes et poursuivit son travail debout. De temps à autre, il était nécessaire de rajouter un peu d’extrait. Petit à petit le tube se vidait. Dehors, il faisait déjà nuit. A droite, dans la cuisine, le loquet de la porte cliqueta. La maisonnée s’apprêtait à dormir. En s’efforçant de ne pas faire de bruit, notre expérimentateur grimpa sur le lit, puis sur la table chancelante : il restait à superficiner le plafond. C’est alors que l’on donna un coup de poing dans le mur :