« Arrête… Il faut arrêter cette espèce de Superficine ou je… » Il se prit la tête entre les mains et entendit la douleur lancinante, qui s’était déjà glissée dans son crâne au matin, jouer de la vrille. Bien que les fenêtres d’en face fussent sombres, Soutouline s’en protégea avec la toile jaune des rideaux. Sa tête n’allait toujours pas mieux. Il se déshabilla doucement, coupa la lumière et s’allongea. Il commença par dormir un peu, puis fut réveillé par une sensation d’inconfort. Après avoir bordé plus fermement la couverture, Soutouline se rendormit, et la même impression désagréable de flottement se mêla à son sommeil. Il se redressa en s’appuyant sur une main et de l’autre tâtonna : le mur avait disparu. Une allumette craqua. C’était bien ça. Il souffla sur la flamme et enlaça ses genoux si fort que ses coudes en craquèrent. « Elle grandit, la maudite, elle grandit. » Les dents serrées, Soutouline se glissa hors de son lit et, tout en s’efforçant de ne pas faire de bruit, il ramena précautionneusement d’abord les pieds avant du lit, puis les pieds arrière vers le mur qui se dérobait. Il eut un léger frisson. Sans éclairer davantage, il alla chercher son manteau suspendu dans le coin pour se couvrir plus chaudement. Mais sur le mur, le crochet n’était pas à l’emplacement de la veille, et il lui fallut quelques instants chercher à tâtons avant que ses mains ne tombent sur la fourrure. Ensuite, par deux fois, dans la nuit aussi infinie et diffuse que son mal de tête, Soutouline s’endormit en calant contre le mur sa tête et ses genoux, puis se réveilla pour pousser à nouveau les pieds du lit. Il faisait cela mécaniquement, sans colère et sans vie, et malgré la pénombre, il s’efforçait de ne pas ouvrir les yeux : cela valait mieux.
4
Quand, le lendemain, à la nuit tombante, après une journée de travail, Soutouline approcha du seuil de sa porte, il ne hâta point le pas et en entrant, il n’éprouva ni étonnement ni horreur. Quelque part, loin sous la voûte étroite et oblongue, s’éteignirent les misérables seize watts de l’ampoule dont les rayons jaunes atteignaient avec peine les angles sombres se déployant en tous sens du vaste hangar mort et vide qui était, il y avait peu, avant la Superficine, un gentil cagibi, certes étroit, mais tellement intime, douillet et chaleureux. Alors, Soutouline se dirigea humblement vers le carré jaune de la fenêtre que la perspective rétrécissait, en essayant de compter ses pas. Là, d’un œil stupide et las, depuis le lit serré piteusement et pitoyablement dans l’angle de la fenêtre, il regarda à travers la douleur qui lui vrillait le cerveau le mouvement des ombres s’allongeant sur le plancher ou sur la surface basse et lisse du plafond. « Pour finir, ce tube va cracher tant et si bien que tout va se multiplier : la superficie par la superficie, la superficie des superficies par la superficie. Il faut le devancer, être plus malin que lui, sinon ça va recommencer à grandir et… » Et soudain on donna des coups de poing sonores sur la porte :
— Citoyen Soutouline, êtes-vous là ?
Et du même endroit lointain, la voix étouffée et à peine audible de la logeuse fit :
— Il est là. Il doit dormir.
Soutouline se couvrit de sueur : « Si jamais je n’ai pas le temps d’arriver et qu’ils parviennent à… » S’efforçant d’avancer sans bruit (pour qu’ils croient qu’il dormait), il marcha longtemps dans le noir avant d’arriver à la porte. Et puis…
— Qui est là ?
— Ouvrez donc, pourquoi êtes-vous enfermé là-dedans ? Commission de réévaluation des surfaces. On veut juste faire la réévaluation.
Soutouline resta l’oreille collée à la porte. De l’autre côté de la fine planche, des bottes lourdes piétinaient. On prononça des chiffres et des numéros de chambres.
— Passons maintenant ici. Ouvrez.
Soutouline attrapa d’une main le bouton de l’interrupteur en le tournant comme s’il s’était agi du cou d’une volaille : la lumière jaillit puis l’interrupteur craqua et tourna mollement au bout de son fil. On frappa à nouveau du poing sur la porte.
— Allez !
Alors Soutouline donna un tour de clé à gauche.
Dans l’embrasure de la porte apparut une épaisse silhouette noire.
— Allumez !
— Ça a grillé.
S’accrochant d’une main à la poignée de la porte, de l’autre au bout du fil électrique, il tenta de masquer l’espace dérobé. La masse noire recula d’un pas.
— Eh là, qui a des allumettes ? Passe-moi la boîte. On va jeter un coup d’œil, c’est le règlement.
Soudain la logeuse se lança dans des jérémiades :
— Qu’est-ce qu’il y a à voir là-dedans ? Huit mètres carrés, faudrait les voir huit fois ? Ce n’est pas parce que vous mesurerez que ça va en rajouter. C’est une personne calme, qui s’est allongée en rentrant du travail, et on ne la laisse pas tranquille : non, il faut mesurer et remesurer. Alors que d’autres, qui n’ont même pas le droit, eux…
— C’est bon, grommela la masse noire et passant d’une botte sur l’autre, elle ramena soigneusement et même presque tendrement la porte vers la lumière. Soutouline resta seul, les jambes chancelantes et cotonneuses, dans l’obscurité quadrangulaire qui sans répit croissait et se dérobait.
5
Une fois que les pas se furent calmés, il s’habilla rapidement et sortit. Ils viendraient de nouveau, ceux de la réévaluation, de la sous-évaluation ou qui sait encore. Mieux valait réfléchir ici : en marchant d’un carrefour à un autre. À la tombée de la nuit, le vent se leva : il agitait les branches nues et transies des arbres, secouait les ombres, mugissait dans les fils électriques et tapait sur les murs comme s’il voulait les faire tomber. Protégeant des assauts du vent sa douleur à la tempe encore plus vive, Soutouline allait, tour à tour s’enfonçant dans l’obscurité ou plongeant dans la lumière des réverbères. Soudain quelque chose de doux et de tendre, entre les secousses brusques du vent, lui frôla le coude. Il se retourna. Sous des plumes battant contre un rebord sombre, un visage familier, aux yeux plissés et moqueurs. Et une voix à peine audible dans le fracas de l’air :
— Allez-vous finir par me reconnaître ? Où donc regardez-vous ? Et me saluer. Comme ça.
La frêle silhouette, ployée par le vent, juchée sur des talons fins et sûrs, exprimait tout entière l’indépendance et la pugnacité.
Soutouline inclina la visière de sa casquette.
— Vous deviez partir. Et vous êtes là ? Donc un obstacle…
— Oui, ça.
Il sentit un doigt de daim s’enfoncer sous son cœur puis regagner aussitôt son manchon d’origine. Il chercha sous la danse de plumes noires les prunelles étroites et il lui sembla qu’un regard de plus, un frôlement de plus, un coup sur sa tempe brûlante, et tout se décrocherait, s’envolerait et disparaîtrait. Pendant ce temps-là, elle approcha son visage du sien et lui dit :
— Allons chez vous. Comme avant. Tu te rappelles ?
Aussitôt tout s’effondra.
— Chez moi c’est impossible.
Elle alla chercher la main qui venait de se retirer et s’y accrocha fermement de ses doigts de daim.
— Chez moi ce n’est pas bien, laissa-t-il échapper en repoussant à nouveau mains et prunelles.
— Vous voulez dire que c’est petit. Dieu que vous êtes drôle ! Plus c’est petit… – le vent coupa la fin de la phrase, Soutouline ne répondait pas. Ou peut-être que vous ne…
Arrivé au virage il se retourna : la femme se tenait à la même place serrant son manchon contre sa poitrine comme un bouclier. Un tremblement crispait ses étroites épaules, le vent insolent lui soufflait sous la jupe et relevait les pans de son manteau. « Plus tard. On verra ça plus tard. Mais maintenant… » Et, accélérant, Soutouline s’en retourna d’un pas décidé. « Oui, maintenant, pendant que tout le monde dort. Rassembler mes affaires, (le strict nécessaire) et filer. Fuir. La porte sera ouverte. À leur tour ! Pourquoi est-ce que je serais le seul. À leur tour ! »