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En effet, l’appartement était sombre et endormi. Soutouline traversa le couloir, tout droit et à droite, ouvrit hardiment la porte et, comme à son habitude, voulut actionner le commutateur qui se trouvait près de l’entrée mais celui-ci lui tourna mollement entre les doigts, lui rappelant ainsi que la lumière était en panne. C’était là un obstacle bien décevant : rien à faire. Après avoir fouillé ses poches, Soutouline trouva une boîte d’allumettes : elle était presque vide. Autrement dit, trois ou quatre éclairs et plus rien. Il fallait économiser la lumière et le temps. Arrivé au portemanteau, il frotta une première allumette : des rayons jaunes s’insinuèrent dans l’atmosphère noire. Soutouline, résistant à la tentation, se concentra volontairement sur le coin de mur éclairé et sur les vestes et les redingotes pendues aux crochets. Il savait que juste derrière lui se trouvaient les angles fuyants et noirs de l’espace mort superficine. Il le savait, et il ne se retournait pas. Sa main gauche tenait l’allumette qui se consumait, la droite débarrassait les crochets et fouillait sur le sol. Il fallait encore une lueur : regardant par terre, il se dirigea vers l’autre angle – si c’était encore un angle et s’il était toujours là – où, d’après ses estimations, le lit avait dû glisser, mais un courant d’air souffla malencontreusement sur la flamme et le désert noir se referma de nouveau. Il restait une dernière allumette. Il la gratta une première fois, une seconde : pas de flamme. Une fois encore, la tête grésillante se détacha et lui tomba entre les doigts. Alors, craignant d’avancer plus loin dans les profondeurs, l’homme fit demi-tour pour retourner vers le baluchon jeté sous le portemanteau. Manifestement, son demi-tour n’avait pas dû être effectué avec précision. Il avançait, collant un pied juste devant l’autre, les mains tendues en avant, sans rien rencontrer : ni le baluchon, ni les crochets, ni même le mur. «  Je vais finir par y arriver. Je dois y arriver. » Son corps fut envahi par le froid et la sueur. Ses jambes ployèrent étrangement. L’homme s’accroupit, posa les mains sur les lattes du plancher. «  Je n’aurais pas dû rentrer. Et puis là, tout seul, plus rien à faire. » Soudain, quelque chose le frappa : «  Je suis là à attendre et elle grandit, je suis là et elle… »

Les locataires des chambres attenantes au huit mètres carrés du citoyen Soutouline, du fond de leur sommeil ou de leur peur, n’identifièrent pas le timbre ni l’intonation du cri qui les réveilla en pleine nuit et les fit courir sur le seuil de la cellule de Soutouline : pour qui s’est perdu et agonise dans le désert, il est tard et vain de crier. Mais si pourtant, contre tout bon sens, il crie, c’est certainement comme ça.

1926

Dans la pupille

1

Chez l’homme, l’amour est timoré et papillote des yeux : il se réfugie dans le crépuscule, court les recoins obscurs, chuchote, se cache derrière les rideaux et coupe la lumière.

Je ne suis pas jaloux du soleil. Qu’il regarde – si c’est en même temps que moi – sous les boutons-pression qui s’ouvrent. Qu’il glisse un œil par la fenêtre. Cela ne me dérange en rien.

Oui, j’ai toujours été d’avis que midi convenait bien mieux que minuit aux histoires d’amour. Je déteste purement et simplement la lune, ce soleil de nuit blotti sous un abat-jour bleu mesquin, objet de tant d’interjections exaltées. Et l’histoire d’un «  oui » et de ses conséquences – ce à quoi est consacré ce récit – a commencé sous un soleil radieux, devant une fenêtre grande ouverte sur la lumière. Ce n’est pas ma faute si la fin l’a surprise entre loup et chien, dans une aube blafarde. C’est sa faute à elle, pas à l’histoire, mais à elle, dont j’ai si longtemps et si ardemment attendu le «  oui ».

D’ailleurs, bien avant le «  oui », se passèrent des événements qu’il est indispensable d’évoquer. Je peux affirmer en toute certitude qu’en amour les yeux… eh bien, comment dire… prennent toujours le devant. C’est simple : ils sont plus mobiles et ils connaissent leur affaire, c’est-à-dire qu’ils savent voir aussi à travers. Quand les corps des amoureux, patauds et énormes en comparaison des yeux, s’esquivent sous le tissu des vêtements, quand les mots eux-mêmes tergiversent et s’empêtrent sur les lèvres, craignant de s’élancer dans le vide, les yeux, eux, gagnent de vitesse et se livrent déjà.

Oh, avec quelle netteté je me souviens de cette journée radieuse, badigeonnée d’azur, où nous nous tenions tous les deux devant la fenêtre grande ouverte vers le soleil et où nos regards ont plongé en même temps, comme d’un commun accord… certes pas par la fenêtre, mais l’un dans l’autre. Et c’est à ce moment-là qu’est apparue une troisième personne : il s’agissait d’un bonhomme minuscule qui me fixait depuis sa pupille, de mon double miniaturisé qui s’était déjà glissé là-bas. Je ne m’étais pas encore résolu à effleurer ses vêtements et lui, il… Je lui ai souri et lui ai adressé un signe de tête. Le petit homme a répondu poliment. Mais les yeux se sont détournés et nous ne nous sommes plus revus jusqu’au fameux «  oui ».

Je ne me fis pas prier pour répondre à l’appel de ce «  oui » tout petit, à peine audible ; je pressais les mains conquises quand je le vis : penché à la lucarne ronde de la pupille, il avançait son visage inquiet de plus en plus près de moi. Pendant un instant, il fut masqué par les cils. Puis de nouveau, il se montra et disparut : j’eus juste le temps de remarquer qu’il rayonnait de joie et de fierté comblée ; il ressemblait à un administrateur triomphant qui s’affaire et se démène pour régler les affaires des autres.

Dès lors, à chaque nouveau rendez-vous, avant même que nos bouches se rejoignent, je scrutais les paupières de ma bien-aimée à la recherche du minuscule ordonnateur de mon amour : le petit homme de la pupille était toujours à sa place, ponctuel et obligeant et, malgré la petitesse de son visage, je devinais immanquablement ce qu’il exprimait : une joie enfantine, une légère fatigue, un calme contemplatif.

Un jour, à l’un de nos rendez-vous, je parlai à mon amie du petit homme qui s’était glissé dans sa prunelle, ainsi que des pensées qu’il m’inspirait. À ma grande surprise, ce récit fut accueilli froidement, et même avec une certaine hostilité.

— Quelles sornettes ! Et je vis ses yeux, en un mouvement instinctif, se détourner de moi. Je pris son visage entre mes mains et tentai de chercher de force le petit homme. Mais elle baissa les paupières en riant.

— Non, non ! Et j’eus l’impression que son rire n’en était pas tout à fait un.

On s’habitue parfois à une chose dérisoire, on lui donne une signification, un sens philosophique, – et voilà qu’elle s’affirme, qu’elle le dispute à l’essentiel et au réel, et qu’elle a l’impertinence d’exiger un surplus d’existence, de légitimité. Je commençais déjà à m’habituer au dérisoire petit homme de la pupille ; il m’était agréable, alors que je parlais de ceci ou cela, de voir que j’étais écouté d’elle comme de lui. Et puis, peu à peu était entré dans le rituel de nos rendez-vous un jeu (l’imagination des amoureux est sans bornes !) qui consistait à ce que la femme cache le petit homme et à ce que je le cherche : tout cela s’accompagnait de moult rires et baisers. Or, un jour, (jusqu’à présent j’éprouve un sentiment étrange et pénible à ce souvenir)… un jour donc, quand j’approchai ma bouche de la sienne, je regardai dans ses yeux et je vis que le petit homme émergeait de derrière les cils et me faisait un signe de tête – il avait l’air triste et anxieux -puis tout à coup il se retourna et partit en trottinant d’un pas saccadé à l’intérieur de la pupille.