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— Je n’ai jamais entendu parler de lui.

— Et avez-vous entendu parler de la télégonie ?

— Non.

— Mmm… alors, vous ne savez certainement rien non plus sur la jument de lord Morton.

— Et quel rapport a-t-elle avec…

— Un rapport intime : la jument, ou plutôt, pardon-nez-moi, tout commence avec lord Morton. La jument conçut avec Couagga un poulain zébré, et Morton conçut avec Couagga et la jument la théorie de la télégonie : quel qu’ait été le mâle avec qui s’accouplait ladite jument, sa progéniture était toujours zébrée, comme en souvenir de Couagga qui avait été le premier. D’où l’on concluait à l’existence d’un lien indissoluble entre l’organisme féminin et celui qui avait été son premier, lien qui se perpétuait en quelque sorte dans les relations ultérieures, d’une façon indélébile et indestructible. Le premier habitant de la pupille au fond de laquelle nous nous trouvons prétend au rôle de Couagga, puisqu’il a pour lui la chronologie. Je lui ai, il est vrai, expliqué plus d’une fois que cette théorie avait depuis longtemps été réfutée par mister Ewart, mais l’imbécile essaye d’exercer sa dictature en affirmant qu’il est le sol que nous pompons, et que toutes nos tentatives pour reproduire l’irréproductible…

— Dites-moi, demandai-je à nouveau, cette télégonie, enfin, ce dont vous parliez, a-t-elle vraiment été réfutée de façon définitive, ou bien… ?

— J’en étais sûr, sourit le chargé de cours, ça fait longtemps que j’ai remarqué que plus le numéro était élevé, plus grand était l’intérêt porté à la question de savoir si l’amour est zébré. Mais on verra plus tard. Écoutez, le n° 1 vous appelle.

— Oublié n° 12, venez ici !

Je me levai et, en faisant glisser mes mains le long de la paroi, je me dirigeai vers la voix. En franchissant les jambes étendues en travers de mon chemin, je remarquai que les contours des habitants de la pupille étaient plus ou moins nets et découpés : dans ces lieux de brumes jaunes, certains se fondaient à un tel point que je les heurtais sans le faire exprès, sans remarquer leurs formes décolorées, presque passées. Soudain, deux mains invisibles mais fermes m’attrapèrent les chevilles.

— Veuillez répondre aux questions.

Je me penchai pour regarder les mains qui m’avaient ainsi entravé, mais elles étaient invisibles : le n° 1 avait perdu toute couleur et se confondait désormais avec l’air. Les doigts invisibles me lâchèrent, ouvrirent le fermoir d’un livre. Tenez, c’est celui-là. Les pages mouchetées de signes s’élevèrent, retombèrent, puis s’élevèrent à nouveau, jusqu’à ce que s’ouvre une page blanche, marquée de mon numéro.

Le formulaire comportait plusieurs dizaines de questions : cela commençait par la date d’entrée dans les lieux, son motif, le temps que l’on comptait y passer (en face de ce paragraphe figuraient en colonne : a. éternellement, b. jusqu’à la mort, c. jusqu’à ce que je trouve mieux – prière de souligner votre choix) ; et finissait, semble-t-il, par la liste des diminutifs et surnoms tendres et par l’attitude envers la jalousie. J’eus bientôt rempli ma feuille. Un doigt invisible la rabattit légèrement : au-dessous apparurent des pages blanches.

— Voilà, dit Couagga en refermant le livre, un trépassé de plus ; le livre se remplit petit à petit. C’est tout. Je ne vous retiens pas.

Je regagnai mon ancienne place entre le n° 2 et le n° 6. La barbiche blanche du n° 6 essaya de se glisser vers moi mais, se heurtant à un silence, elle se dissimula aussitôt dans l’ombre.

Je restai longtemps à penser aux pages blanches du livre des domiciliations. Un bruit soudain me ramena à la réalité.

— Le n° 11, au milieu ! cria la voix de Couagga.

— Le n° 11, le n° 11, entendit-on de toutes parts.

— Que se passe-t-il ? je me retournai vers mon voisin.

Le récit du jour, m’expliqua-t-il, suit l’ordre des numéros : donc la prochaine fois, ce sera à vous de…

Je n’eus pas besoin de demander des détails supplémentaires, le numéro appelé grimpait déjà sur la bosse. Sa silhouette corpulente me sembla aussitôt familière. Mon prédécesseur, installé sur la tache jaune, regardait calmement autour de lui. Il avait pris avec les lèvres le cordon de son pince-nez et le mâchonnait pensivement, remuant ses joues flasques :

— Eh oui. Mmouais. C’est drôle d’y penser, mais il y eut un temps où mon seul but, tout comme pour chacun d’entre vous, était de se glisser dans la pupille de notre logeuse, de n’importe quelle façon et à n’importe quel prix. Maintenant nous y sommes. Et après ?

Il enroula le cordon de son pince-nez autour de son doigt, fit sauter ses verres de son nez et poursuivit en plissant les yeux d’un air dégoûté :

— Un piège à hommes. Oui messieurs. Mais revenons à notre affaire. La première rencontre s’avéra décisive. Je me rappelle que notre elle portait ce jour-là une robe noire montante. Et son visage lui aussi semblait hermétiquement boutonné, sa bouche était sévèrement pincée, ses paupières mi-closes. La raison de cette mélancolie se trouve maintenant à ma gauche : c’est notre très cher n° 10. Nous avons tous en mémoire son récit que nous avons écouté la dernière fois : les oubliés n’oublient pas. Mais alors, je n’avais pas encore l’honneur de le connaître. Enfin, bien sûr, j’avais déjà deviné que tout n’allait pas pour le mieux dans ces prunelles qui se cachaient derrière les cils ; et effectivement, quand j’eus enfin l’occasion de regarder dans les yeux de la femme, j’y vis tant d’abandon que moi qui cherchais à l’époque pupilles à ma convenance, décidai aussitôt d’occuper ces lieux vacants.

Mais comment s’y prendre ? Chacun a sa manière de s’insinuer dans un cœur. La mienne consiste en une accumulation de menus services, dans la mesure du possible, peu onéreux : «  Avez-vous lu tel livre de Untel ?

— Non, mais j’aurais grand plaisir à… » Le lendemain matin, un commissionnaire lui remet un livre tout neuf. Les yeux, où vous avez l’intention de vous installer, trouvent sous la couverture une dédicace pleine de respect ainsi que votre prénom. L’embout d’une épingle à chapeau a disparu, ou bien l’aiguille pour nettoyer le réchaud : surtout, rappelez-vous bien de toute cette quincaillerie pour, dès le rendez-vous suivant, avec un large sourire dévoué, extraire de la poche de votre gilet aiguille, embout d’épingle, billet d’opéra, gélules de pyramidon, et dieu seul sait quoi. En fait, quelqu’un ne peut s’insinuer dans quelqu’un d’autre que par doses infimes, grâce à des petits hommes à peine visibles qui, une fois leur nombre suffisant, s’emparent de la conscience. Il s’en trouvera un qui sera aussi pitoyablement minuscule que les autres, mais s’il vient à disparaître, alors disparaîtra le sens, s’effondrera aussitôt et irrémédiablement toute cette atomistique : d’ailleurs, il n’est pas nécessaire de vous expliquer tout cela à vous, les habitants de la pupille…

J’ai donc mis en branle le système des menus services : partout, parmi les bibelots, les livres, les tableaux accumulés sur les murs de la pièce où vivait notre logeuse apparurent mes intercesseurs. Ses yeux ne pouvaient éviter les hommes minuscules qui s’étaient faufilés dans tous les recoins et qui, depuis la moindre fente, chuchotaient mon nom. Je me disais que tôt ou tard l’un d’eux finirait bien par se glisser dans sa pupille. Mais pour l’instant, l’entreprise restait laborieuse : les paupières de la femme, comme si elles avaient pesé dieu sait quel poids, refusaient pratiquement de céder, ce qui pour moi, homme de la pupille, constituait une situation des plus difficiles.

Je me souviens qu’en réponse à un de mes énièmes services, la femme, après un sourire sur le côté, me dit :

— Je crois que vous me faites la cour. C’est inutile.