Et la terne tache androïde se laissa doucement couler au bas de la bosse.
— Alors, que pensez-vous de notre Couagga ? s’intéressa le n° 6.
Impoli, je ne répondis rien.
— Eh, on dirait que vous êtes jaloux. J’avoue qu’à un certain moment, les prétentions de ce Couagga qui se rengorgeait d’être le premier, étaient même parvenues à m’irriter. Mais on ne peut se débarrasser du passé : il est le roi des rois. Mieux vaut en prendre son parti. Et puis, à bien réfléchir, qu’est-ce que la jalousie ?…
Mais je tournai le dos à ce cours magistral et fis semblant de dormir. Le n° 6 grommela quelques mots sur les gens incorrects, puis garda un silence vexé.
Je fis tout d’abord semblant de dormir, ensuite je m’assoupis pour de bon. Je ne sais combien de temps je restai endormi : une lumière brutale se glissa sous mes paupières et m’obligea à ouvrir les yeux. Je baignais dans un bleu phosphorescent. Je me relevai sur un coude à la recherche de la source de cette étrange luminescence. Avec un vif étonnement, je découvris que la lumière émanait de moi-même : mon corps était enveloppé d’un nimbe phosphorescent dont les courts rayons se perdaient à quelques pieds de moi. Il était devenu léger et élastique, comme cela arrive parfois dans les rêves. Autour, tous étaient endormis. Je grimpai d’un bond sur la tache jaune renflée et les deux rayonnements luminescents se croisèrent et emplirent l’air de chatoiements irisés. Encore un effort, et mon corps avec une légèreté somnambulique s’éleva le long de la paroi abrupte vers la voûte de la caverne. Une fente étroite s’entrouvrit à peine, je m’y agrippai et mon corps, souple et élastique, passa au-dehors avec aisance. Devant moi s’étendait le couloir bas qui m’avait attiré jusqu’au fond. Une fois déjà, j’avais cheminé dans ses méandres en me cognant à l’obscurité et aux parois. Mais désormais, la lumière bleue qui m’entourait me montrait le chemin. L’espoir déferla en moi. Dans mon cerne phosphorescent, je revenais en arrière, vers la sortie de la pupille. Sur les parois, des reflets et des formes me précédaient, mais je n’avais pas le temps de les examiner. J’avais le cœur qui battait dans la gorge quand j’atteignis la lucarne ronde de la pupille. Enfin ! Je me précipitai droit devant moi et me cognai violemment à la paupière baissée. Ce maudit rideau de peau me barrait la sortie. D’un geste ample, je donnai un coup de poing dans la paupière, mais elle n’eut pas même un frémissement : à l’évidence, la femme dormait d’un sommeil profond. Déchaîné, je tentai de défoncer l’obstacle à coups de genoux et d’épaule, la paupière tressaillit. C’est alors que la lumière qui m’entourait se mit à pâlir et à faiblir. Déconcerté, je fis demi-tour de peur de me retrouver dans le noir complet : les rayons se retirèrent dans mon corps et avec eux, la pesanteur revint en moi ; essoufflé par ma course et comme chaussé de plomb, je parvins à l’orifice de la voûte de la caverne : il se distendit docilement à mon arrivée et je sautai en bas. Mes pensées tourbillonnaient comme des poussières au vent : pourquoi étais-je revenu ? Quelle force m’avait précipité de nouveau au fond, de la liberté vers l’esclavage ? Ou peut-être n’était-ce qu’un cauchemar absurde ? Mais alors pourquoi… Je rampai jusqu’à ma place et secouai par l’épaule le n° 6 ; il se leva d’un bond et, alors qu’il se frottait les yeux, essuya une pluie de questions.
— Attendez un peu, vous parlez bien d’un rêve ? me demanda-t-il en fixant avec attention les ultimes et vacillantes lueurs de mon nimbe qui s’éteignait. Mmm… en effet, il s’agit bien d’un rêve, et ce rêve (n’allez pas vous étonner), c’est vous. Oui oui, c’est arrivé à d’autres ici : parfois, ses rêves nous réveillent et nous font aller comme des somnambules on ne sait où ni pourquoi. Elle rêve à vous en ce moment, voyez-vous. Attendez, là, vous brillez encore. Ah, ça s’est éteint, donc le rêve est fini.
— n° 6, chuchotai-je en l’attrapant par le bras, je ne pourrai pas tenir. Fuyons.
Mais mon voisin secoua la tête.
— Impossible.
— Pourquoi donc ? J’étais là-bas il y a un instant, à l’orée du monde. Sans la paupière…
— Impossible, répéta le n° 6, et puis d’abord, qui peut vous garantir qu’une fois hors de son œil vous retrouverez votre maître ? Peut-être se seront-ils déjà séparés : l’espace est gigantesque, et vous… vous vous perdrez et vous mourrez. Et ensuite, il y a eu ici avant vous des intrépides qui ont tenté de fuir. Ils sont…
— Ils sont quoi ?
— Figurez-vous qu’ils sont revenus.
— Revenus ?
— Oui. Voyez-vous, l’orifice de la caverne ne s’ouvre que pour ceux dont elle rêve ou qui viennent de là-bas, du monde extérieur. Mais les rêves, qui nous ont isolés de la réalité grâce aux paupières baissées, nous tiennent en bride et rejettent vers le fond ceux dont elle ne rêve plus. Reste une autre solution : attendre que la fente de la voûte s’ouvre pour un nouvel arrivant et sauter au dehors. Viennent ensuite les couloirs de la caverne (vous les connaissez), et c’est la liberté. On pourrait penser que c’est simple. Mais il y a un détail qui vient tout gâcher.
— Je ne comprends pas.
— Voyez-vous, au moment où l’on se glisse à l’extérieur, on croise – face à face, épaule contre épaule – le nouveau qui a sauté à votre place, à l’intérieur. Et là, la tentation de regarder votre successeur, ne serait-ce que furtivement, juste un instant, est habituellement si forte que… bref, on perd un instant et on perd la liberté : l’orifice se referme et le fugitif tombe au fond en même temps que le nouvel arrivant. Telle a été, en tout cas, la destinée de toutes les tentatives. Il y a là, comprenez-vous, un piège psychologique auquel on ne peut échapper.