J’écoutais en silence, et plus le mot « impossible » se répétait, plus ma détermination se renforçait.
Je passai plusieurs heures à élaborer les détails de mon plan. Pendant ce temps, survint le tour du n° 2. Mon taciturne voisin de gauche se hissa jusque dans la lumière jaune. Je vis pour la première fois son corps décoloré, terne et voûté. Il eut une toux gênée et commença en bégayant légèrement.
— Voilà comment ça s’est passé. Un jour, je reçois une lettre : une espèce de longue enveloppe. Ça sentait vaguement la verveine. J’ouvre : des espèces de pattes d’araignée penchées. Je lis : qu’est-ce que c’est ?…
— Chut, retentit soudain la voix de Couagga, arrêtez le récit. Là-bas, en haut… vous entendez ?
Le narrateur et les voix qui l’entouraient se turent aussitôt. Au premier abord, rien. Puis, illusion ou réalité, loin au-dessus de la caverne, un pas léger et prudent. Il s’arrêta. Reprit. Cessa.
— Vous entendez ? me chuchota à l’oreille le n° 6. Il s’annonce. Il erre.
— Qui ?
— Le n° 13.
Et d’abord doucement, pour ne pas l’effrayer, puis de plus en plus fort, nous chantâmes notre hymne des oubliés. De temps en temps, sur un signe de Couagga, nous nous arrêtions pour écouter. Les pas semblaient déjà tout proches, mais tout à coup ils se mirent à s’éloigner.
— Plus fort, allons, plus fort ! nous enjoignit Couagga. Attirez-le par ici. Tu ne t’en sortiras pas comme ça, mon beau, no-o-on.
— Et nos voix enrouées firent vibrer en se déchaînant les parois humides de notre prison.
Mais le n° 13, dissimulé quelque part, là-bas, dans les passages sombres, hésitait à aller de l’avant. Nous finîmes tous par perdre force. Couagga nous autorisa à nous reposer et bientôt, tout fut plongé dans le sommeil autour de moi.
Mais je ne me laissai pas gagner par la fatigue. L’oreille collée à la paroi, je restai à l’écoute des ténèbres.
Au début, tout était calme, puis de nouveau, quelque part au-dessus de la caverne, on entendit des pas se rapprocher. L’orifice de la voûte commença très lentement à s’écarter. Je tentai de monter en m’agrippant aux saillies glissantes de la paroi, mais je dérapai et tombai, en me cognant à quelque chose de dur : c’était le Livre des oublis. M’efforçant de bouger sans faire de bruit, (pourvu que, tout à coup, Couagga ne se réveille pas), je défis les fermoirs et, à l’aide des lanières, je me hissai rapidement d’une saillie à une autre jusqu’à ce que je puisse me cramponner aux bords de l’orifice de sortie qui s’entrouvrait. Je croisai une tête mais je fermai les yeux et jetai d’un bref effort mon corps au-dehors. Puis je filai sans me retourner. Après mes deux errances successives dans le labyrinthe de la pupille, j’arrivais même à m’orienter dans l’obscurité. Bientôt, une lumière trouble se mit à poindre sous la paupière mi-close. Arrivé à l’extérieur, je sautai sur l’oreiller et avançai en luttant contre les assauts du souffle qui me repoussaient.
Et si ce n’était pas lui, si ce n’était pas le mien ? pensais-je, oscillant entre la peur et l’espoir. Et quand, enfin, à la lumière du petit matin, je distinguai mon visage aux traits de géant, quand je vous vis, mon maître, après tant de jours de séparation, je me jurai de ne plus jamais vous quitter ni d’aller traîner dans n’importe quelles prunelles. D’ailleurs, ce n’est pas moi, mais vous qui…
Le petit homme de la pupille se tut, glissa sous son aisselle son volume noir et se releva. Sur les vitres dansaient les taches roses de l’aube. Quelque part au loin, des roues grondèrent. Les cils de la jeune femme tressaillirent. Le petit homme de la pupille les regarda d’un air apeuré puis tourna de nouveau vers moi son petit visage fatigué : il attendait mes ordres. « C’est d’accord », je souris au petit homme et j’approchai de lui, autant que possible, mes yeux. D’un bond, il passa sous mes paupières et avança à l’intérieur de moi : mais quelque chose, sans doute le coin du livre qui pointait sous son bras, me griffa la prunelle au passage et une douleur vive se répercuta dans mon cerveau. Un voile noir m’obscurcit les yeux. Je pensais que cela ne durerait qu’un instant, mais non : l’aube était passée du rose au noir ; alentour la nuit noire était calme, comme si le temps, repliant ses pattes, était revenu en arrière. Je me glissai hors du lit et m’habillai en hâte, sans faire de bruit. J’ouvris la porte : un couloir ; un tournant ; une porte ; une autre porte et, en suivant le mur à tâtons, une marche, puis une autre – et l’air libre. La rue. Je marchai droit devant, sans savoir où ni pourquoi. Petit à petit l’atmosphère se fluidifia, découvrant les contours des immeubles. Je me retournai : j’avais été rattrapé par une deuxième aube d’un bleu écarlate.
Soudain, quelque part en l’air, sur le perchoir d’un clocher, des cloches s’ébrouèrent, se mirent à battre du bronze. Je levai les yeux. Du fronton d’une vieille église, un œil géant, peint dans un triangle, me fixait dans le noir.
Comme piqueté dans le creux du dos par la pointe d’un compas, je frissonnai : « Des briques peintes. » Et rien d’autre. Tout en me dépêtrant des brumes filandreuses, je répétais : des briques peintes, c’est tout.
Devant moi, sortant du brouillard percé de lumière, un banc familier : c’est là que j’attendais – était-ce il y a longtemps ? – en compagnie de l’obscurité. La planche était maintenant couverte des éclaboussures et de l’éclat de la rosée matinale.
Je m’assis sur le rebord mouillé et il me revint que c’était là, avec des contours encore flous, que m’était apparue la nouvelle du petit homme de la pupille. Désormais, je disposais d’une matière suffisante pour étoffer mon sujet. Aussitôt, je me mis à imaginer, face au jour naissant, comment tout dire sans rien dire. D’abord, tirer un trait sur la vérité, personne n’en a besoin. Puis, exalter la douleur jusqu’à en faire un récit. Oui, c’est ça. Rajouter un peu de quotidien et par-dessus, comme une couche de vernis, un soupçon de vulgarité – impossible de faire autrement. Enfin, deux ou trois réflexions philosophiques et… lecteur, tu te détournes, tu veux chasser ces lignes de tes yeux. Non, ne fais pas ça, ne m’abandonne pas sur ce long banc vide : glisse ta main dans la mienne, oui, comme ça, serre, serre encore, je suis resté seul trop longtemps. Je vais te dire quelque chose que je ne dirai à personne d’autre qu’à toi : pourquoi, en fin de compte, donner aux enfants la peur du noir, alors que l’obscurité peut les calmer et les faire rêver ?
1927
La treizième catégorie de la raison
C’est toujours la même chose : on commence par rendre visite à ses amis puis, quand le corbillard les emmène, on rend visite à leurs tombes. Voici venu mon tour de troquer les gens contre leurs tombes. Le cimetière où je me rends de plus en plus souvent se cache derrière de hautes murailles crénelées et, vu de l’extérieur, ressemble à une forteresse : tous les combattants sont tombés et alors seulement les portes se sont ouvertes… À l’entrée, il y a d’abord un tohu-bohu de croix puis, plus loin, derrière un mur intérieur, le nouveau cimetière sans croix. Là, il n’y a plus ni statique monumentale des anciennes sépultures, ni caveaux volumineux, ni anges de pierre aux ailes de pingouin fichées dans la terre : des étoiles rouges métalliques plantées sur de fines tiges de fer oscillent nerveusement au gré du vent.
C’est encore le dégel. La terre colle aux semelles retenant avec douceur chaque pas : reste, reste ici plus longtemps, pour toujours même. Cela fait quatre fois que je le rencontre – bruit lent de succion de la bêche entamant la terre dense et lourde : le vieux fossoyeur. D’abord, je l’aperçois jusqu’à la taille, puis jusqu’aux épaules, encore un peu et sa tête plongera entre les mottes d’argile. Mais je m’approche, essayant d’éviter les pelletées de terre que rejette la bêche avec un bruit régulier et je lui dis :