Nous voilà à nouveau, mon âme en peine et moi, dans la cohue et l’affolement. Les automobiles mugissent, surgissent, les gens courent de partout sans rien y voir, les cartables se carambolent dans tous les sens. J’aurais tout envoyé promener, parce que mon copain et son légifé…, non, jamais je n’arriverai à le dire…
— Légiférationné, lui ai-je soufflé.
— Voilà, tout juste… férationné et tout le reste, m’avait drôlement inquiété. « Adieu, l’intrus », que je lui dis. Et lui, il ne peut même plus desserrer les lèvres. Là, la foule nous arrive dessus, nous sépare, lui dans un sens, moi dans un autre, et je le vois, mon cadavre ambulant, flotter comme une bulle sur un caniveau par-dessus la foultitude qui l’entraîne plus loin, toujours plus loin. Je retire ma casquette, je fais le signe de croix : que le royaume des cieux, amen.
Et après, à chaque fois que je me suis rendu à la ville, quand je croisais quelqu’un, je regardais : et si jamais c’était mon mort errant ? Mais voilà, ça ne s’est plus trouvé, la vie n’a pas voulu. Et vous, vous ne l’auriez pas vu, par hasard ?
Pendant près d’une minute, nous sommes restés silencieux. Puis nous avons allumé une cigarette. Le vieux a repris sa pelle.
— Et ça, c’est rien que l’ordinaire. Parce que figurez-vous qu’un jour…
Mais à cet instant, les cloches du portail se sont mises à tinter et de derrière le mur, en courant d’air, a soufflé une mélopée ténue. Le dos du vieux a aussitôt disparu dans la fosse et au milieu des bruits des coups de pelle et des mottes de terre retombant, j’ai entendu :
— Vous m’avez fait causer et maintenant, la tombe n’est pas prête. Tout va de travers : tantôt un trou sans défunt, tantôt un défunt sans trou. Reculez-vous, vous allez vous faire assommer.
Je me suis dirigé vers la sortie. Une grille, puis une autre. Là, sous la voûte de pierre, je me suis garé pour laisser passer le cortège. Puis, j’ai franchi le portail en pensant que le grand Léonard avait raison quand il disait que les taches de moisissure sont parfois plus riches en enseignement que les œuvres d’un grand maître.
1927
La métaphysique articulaire
Toute cette histoire serait restée dissimulée sous un poignet amidonné et une manche de veston sans La Revue hebdomadaire. La Revue hebdomadaire entreprit une enquête : « Votre écrivain préféré, votre salaire hebdomadaire moyen, en quoi consiste le but de votre vie », expédiée aux abonnés en supplément du numéro habituel. Lors du dépouillement, on découvrit parmi la multitude des questionnaires retournés (le tirage de la revue était considérable), que le formulaire du n° 11 111 avait cheminé de mains en mains et de bureau en bureau sans trouver de chemise susceptible de l’accueillir : sur ce formulaire n° 11 111, en face de la ligne « Salaire moyen » était noté « 0 », et en face de « En quoi consiste le but de votre vie », d’une écriture arrondie et méticuleuse, « me mordre le coude3 ».
Le questionnaire fut transmis pour éclaircissements au secrétaire ; puis le secrétaire le soumit aux lunettes rondes à monture noire du rédacteur. Celui-ci enfonça du doigt le bouton de la sonnette, un coursier arriva à toutes jambes, courut dans toutes les directions et une minute plus tard, le questionnaire plié en quatre se trouvait dans la poche d’un reporter à qui on avait en outre dispensé de vive voix des instructions :
— Soyez avec lui à la fois badin et incisif, essayez d’y voir clair. Qu’est-ce que c’est ? Un symbole ? De l’ironie romantique ? Bon, enfin, vous voyez vous-même…
Le reporter montra qu’en effet il voyait et se rendit sur-le-champ à l’adresse inscrite sur le bord inférieur du questionnaire.
Un tramway le conduisit d’abord au dernier arrêt de banlieue ; puis un escalier étroit et zigzaguant sans fin le mena jusque sous les combles ; enfin, il frappa à une porte et attendit qu’on lui réponde. Aucune réponse ne vint. Encore un coup, un instant d’attente, le reporter poussa la porte du plat de la main…, elle céda et voici ce qui s’offrit à son regard : une chambre misérable, des murs grouillants de punaises, une table et une banquette de bois ; sur la table, une manchette déboutonnée ; sur la banquette, un homme au bras dénudé, la bouche tendue vers la pointe de son coude.
L’individu, tout absorbé qu’il était, n’avait manifestement pas plus entendu les coups à la porte que les pas, et seule la voix forte de l’intrus lui fit relever la tête. Alors, le reporter vit sur le bras du n° 11 111, à deux ou trois pouces de distance de la pointe du coude dressé dans sa direction, quelques égratignures et une trace de morsure. L’interviewer ne supportait pas la vue du sang. Il se détourna et demanda :
— C’est de votre part, me semble-t-il, sérieux. Je veux dire, sans aucune prétention symbolique ?
— Aucune.
— L’ironie romantique me paraît elle aussi hors de propos…
— Pur anachronisme, marmonna le mordeur de coude et sa bouche se colla à nouveau sur les égratignures et les cicatrices.
— Ah, arrêtez, arrêtez, cria l’interviewer fermant les yeux, quand je serai parti… je vous en prie. En attendant, auriez-vous l’amabilité de laisser votre bouche me donner quelques informations ? Dites-moi, y a-t-il longtemps que vous… ? et le crayon gratta le bloc-notes.
Sa tâche accomplie, le reporter franchit la porte, mais revint aussitôt :
— Écoutez, se mordre le coude c’est très bien, mais enfin, c’est infaisable. Personne n’y est jamais parvenu, tout le monde, toujours, a échoué. Y avez-vous pensé, homme étrange que vous êtes ?
En réponse, deux yeux troubles sous des sourcils froncés et un bref :
— El posible esta para los todos4.
Le bloc-notes, déjà bruyamment refermé, se rouvrit :
— Pardon, je ne suis pas linguiste. Il serait souhaitable…
Mais de toute évidence, le n° 11 111 languissait après son coude. Il appliqua derechef la bouche sur son bras couvert de morsures et l’interviewer, avec un haut-le-corps, tourna regard et talons, dévala l’escalier en zigzags, héla une automobile et fila à la rédaction : dès le numéro suivant de La Revue hebdomadaire fut publié un article intitulé : « El posible esta para los todos ».
L’article badin mais incisif décrivait un naïf illuminé, dont la naïveté confinait à la… Là-dessus, ayant choisi l’ellipse, La Revue concluait par la maxime sentencieuse du philosophe portugais oublié, censée ramener à la raison et sur le bon chemin tous les fanatiques et les rêveurs socialement nuisibles qui, dans notre siècle sobre et réaliste, sont en quête d’impossible ou d’irréalisable ; suivait donc la sentence énigmatique qui figurait aussi en titre, complétée d’un bref sapienti sat5.
Le phénomène intéressa quelques lecteurs de La Revue hebdomadaire, deux ou trois revues reprirent la nouvelle, et tout cela serait sans doute resté enfoui dans les mémoires et les archives sans la polémique qu’entretenait avec La Revue hebdomadaire, l’épaisse Revue mensuelle. Dès son numéro suivant, cette publication faisait paraître un entrefilet : « Donner les verges pour se faire battre ». Une plume grinçante et perfide citait d’abord La Revue hebdomadaire, puis révélait que la sentence portugaise était en fait un proverbe espagnol dont le sens était : « C’est à la portée de n’importe quel imbécile. » Le mensuel complétait la citation d’un bref et insapienti sat, lequel sat était suivi d’un (sic) enserré entre des parenthèses.