Cependant, ni le lieutenant Jones ni le sujet Smith n'utilisaient de drogue. Car le but de ces expériences des forces armées américaines, c'est d'exploiter à fond les possibilités du cerveau humain normal. Hormis le café, qui paraît améliorer la transmission, et l'aspirine, qui, au contraire, l'inhibe, la paralyse, aucune drogue n'est autorisée dans les expériences du projet Rand.
Ces expériences ouvrent sans nul doute une ère nouvelle dans l'histoire de l'humanité et de la science(92).
Dans le domaine des « guérisons paranormales », c'est-à-dire obtenues par un traitement psychologique, qu'il s'agisse du guérisseur « possédant le fluide » ou du psychanalyste (toutes distinctions étant faites entre les méthodes) les parapsychologues sont arrivés à des conclusions du plus haut intérêt. Ils nous ont apporté une conception nouvelle : celle du couple médecin-malade. Le résultat du traitement serait déterminé par la liaison télépathique qui existerait ou non entre le traitant et le patient. Si cette liaison s'établit – et elle ressemble à un rapport amoureux – elle produit cette hyper-lucidité et cette hyper-réceptivité qu'on observe dans les couples passionnés ; la guérison est possible. Sinon, guérisseur et malade perdent leur temps l'un et l'autre. La notion du « fluide » se trouve dépassée au profit de la notion du « couple ». On imagine qu'il deviendra possible de dessiner le profil psychologique profond du traitant et du patient. Certains tests permettraient de déterminer quelle sorte d'intelligence et de sensibilité possèdent le traitant et le patient et la nature des rapports inconscients qui peuvent s'établir entre eux. Le traitant, comparant son profil à celui du patient, pourrait savoir dès le départ s'il lui est possible d'agir ou non.
À New York, un psychanalyste brise la clef du classeur où il range ses fiches d'observation. Il se précipite chez un serrurier, obtient que celui-ci lui refasse sur l'heure une clef. Il ne parle à personne de cet incident. Quelques jours après, au cours d'une séance de rêve éveillé, une clef apparaît dans le rêve de son patient qui la décrit. Elle est brisée, et elle porte le numéro de la clef du classeur : véritable phénomène d'osmose.
Le docteur Lindner, célèbre psychanalyste américain, eut, en 1953, à soigner un savant atomiste réputé(93). Ce dernier se désintéressait de son travail, de sa famille, de tout. Il s'évadait, avoua-t-il à Lindner, dans un autre univers. De plus en plus fréquemment, sa pensée voyageait sur une autre planète où la science était plus avancée et dont il était l'un des chefs. Il avait une vision précise de ce monde, de ses lois, de ses mœurs, de sa culture. Fait extraordinaire, Lindner se sentit peu à peu aspiré par la folie de son malade, rejoignit en pensée celui-ci dans son univers, perdit en partie l'esprit. C'est alors que le malade commença à se détacher de sa vision et entra dans la voie de la guérison. Lindner devait guérir, à son tour, quelques semaines plus tard. Il venait de retrouver, sur le plan expérimental, l'immémoriale injonction faite au thaumaturge de « prendre sur soi » le mal d'autrui, de racheter le péché d'autrui.
La parapsychologie n'a aucune sorte de rapport avec l'occultisme et les fausses sciences : elle s'emploie tout au contraire à une démystification de ce domaine. Cependant, les savants, vulgarisateurs et philosophes qui la condamnent, y voient un encouragement au charlatanisme. C'est faux, mais il est vrai que notre époque est, plus que toute autre, favorable au développement de ces fausses sciences qui ont « l'usage et l'apparence de tout, mais qui n'ont pas la propriété ni la réalité de rien ». Nous sommes persuadés qu'il existe dans l'homme des terres inconnues. La parapsychologie propose une méthode d'exploration. Dans les pages qui vont suivre, nous allons proposer à notre tour une méthode. Cette exploration est à peine commencée : ce sera, pensons-nous, une des grandes tâches de la civilisation à venir. Des forces naturelles encore ignorées seront sans doute révélées, étudiées et maîtrisées, afin que l'homme puisse accomplir son destin sur une terre en pleine transformation. Ceci est notre certitude. Mais notre certitude est aussi que le déploiement actuel de l'occultisme et des fausses sciences dans un immense public est de l'ordre de la maladie. Ce ne sont pas les miroirs fêlés qui portent malheur, mais les cerveaux fêlés.
Aux États-Unis, il y a, depuis la dernière guerre, plus de 30 000 astrologues, 20 magazines uniquement consacrés à l'astrologie, dont l'un tire à 500 000 exemplaires. Plus de 2 000 journaux ont leur rubrique astrologique. En 1943, 5 millions d'Américains agissaient selon les directives des devins et dépensaient 200 millions de dollars par an pour connaître l'avenir. La France seule possède 40 000 guérisseurs et plus de 50 000 cabinets de consultation occulte. Selon des estimations contrôlées(94), les honoraires des devins, pythonisses, voyantes, sourciers, radiesthésistes, guérisseurs, etc., atteignent 50 milliards de francs pour Paris. Le budget global de la « magie » serait, pour la France, d'environ 300 milliards par an : beaucoup plus que le budget de la recherche scientifique.
« Si un diseur de bonne aventure fait commerce de la Vérité…
— Eh bien ?
— Eh bien, je crois qu'il fait commerce avec l'ennemi(95). »
Il est tout à fait nécessaire, ne serait-ce que pour nettoyer le champ d'investigations, de repousser cette invasion. Mais ceci doit profiter au progrès de la connaissance. C'est dire qu'il ne s'agit pas de revenir au positivisme que Flammarion estimait déjà dépassé en 1891, ni au scientisme étroit alors que la science même nous conduit vers une réflexion nouvelle sur les structures de l'esprit. Si l'homme possède des pouvoirs jusqu'ici ignorés ou négligés et s'il existe, comme nous inclinerions à le penser, un état supérieur de conscience, il importe de ne pas rejeter les hypothèses utiles à l'expérimentation, les faits véritables, les confrontations éclairantes, en repoussant cette invasion de l'occultisme et des fausses sciences. Un proverbe anglais dit : « En vidant l'eau sale de la baignoire, faites attention de ne pas jeter le bébé avec. »
La science soviétique elle-même admet « que nous ne savons pas tout, mais qu'il n'y a pas de domaine tabou, ni de territoires à jamais inaccessibles ». Les spécialistes de l'institut Pavlov, les savants chinois qui se consacrent à l'étude de l'activité nerveuse supérieure, travaillent sur le yoga. « Pour le moment, écrit le journaliste scientifique Saparine, dans la revue russe Force et Savoir(96), les phénomènes présentés par les yogis ne sont pas explicables, mais ceci arrivera sans doute. L'intérêt de tels phénomènes est énorme, car ils révèlent les extraordinaires possibilités de la machine humaine. »
L'étude des facultés extra-sensorielles, la « psionique », comme disent les chercheurs américains par analogie avec l'électronique et la nucléonique, est en effet susceptible de déboucher sur des applications pratiques d'une ampleur considérable. Les travaux récents sur le sens de l'orientation des animaux, par exemple, révèlent l'existence de facultés extra-sensorielles. L'oiseau migrateur, le chat qui parcourt 1 300 kilomètres pour revenir chez lui, le papillon qui retrouve la femelle à 11 kilomètres, paraissent utiliser le même type de perception et d'action à distance. Si nous pouvions découvrir la nature de ce phénomène et le maîtriser, nous disposerions d'un nouveau moyen de communication et d'orientation. Nous aurions à notre disposition un véritable radar humain.