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La communication directe des émotions, telle qu'elle paraît se produire dans le couple analyste-patient, pourrait avoir des applications médicales précieuses. La conscience humaine est semblable à un iceberg flottant sur l'océan. La plus grande partie est sous l'eau. Parfois, l'iceberg bascule, laissant apparaître une énorme masse inconnue, et nous disons : voici un fou. S'il était possible que s'établisse une communication directe entre les masses immergées, dans le couple médecin-malade, au moyen de quelque « amplificateur psionique », les maladies mentales pourraient disparaître complètement.

La science moderne nous apprend que les méthodes expérimentales, à leur extrême degré de perfection, lui fixent des limites. Par exemple, un microscope suffisamment puissant emploierait une source lumineuse si forte que celle-ci déplacerait l'électron observé, rendant l'observation impossible. Nous ne pouvons apprendre ce qu'il y a à l'intérieur du noyau en le bombardant : il se trouve changé. Mais il se peut que l'équipement inconnu de l'intelligence humaine permette la perception directe des structures ultimes de la matière et des harmonies de l'univers. Nous pourrions peut-être disposer de « microscopes psioniques », de « télescopes psioniques » nous apprenant directement ce qu'il y a à l'intérieur d'un astre lointain ou à l'intérieur du noyau atomique.

Il y a peut-être un lieu, dans l'homme, d'où toute la réalité peut être perçue. Cette hypothèse paraît délirante. Auguste Comte déclarait qu'on ne connaîtrait jamais la composition chimique d'une étoile. L'année suivante, Bunsen inventait le spectroscope. Nous sommes peut-être à la veille de découvrir un ensemble de méthodes qui nous permettraient de développer systématiquement nos facultés extra-sensorielles, d'utiliser une puissante machinerie cachée dans nos profondeurs. C'est dans cette perspective que nous avons, Bergier et moi, travaillé, sachant, avec notre maître Chesterton, que « le fumiste n'est pas celui qui plonge dans le mystère, mais celui qui refuse d'en sortir ».

III

VERS LA RÉVOLUTION PSYCHOLOGIQUE

Le « second souffle » de l'esprit. – On demande un Einstein de la psychologie. – L'idée religieuse renaît. – Notre société agonise. – Jaurès et l'arbre bruissant de mouches. – Le peu que nous voyons tient au peu que nous sommes.

« Terre fumante d'usines. Terre trépidante d'affaires. Terre vibrante de cent radiations nouvelles. Ce grand organisme ne vit en définitive que pour et par une âme nouvelle. Sous le changement d'âge, un changement de Pensée. Or, où chercher, où placer cette altération rénovatrice et subtile, qui, sans modifier appréciablement nos corps, a fait de nous des êtres nouveaux ? Nulle part ailleurs que dans une intuition nouvelle, modifiant dans sa totalité la physionomie de l'Univers où nous nous mouvions, – dans un éveil, autrement dit. »

Ainsi, pour Teilhard de Chardin, la mutation de l'espèce humaine est commencée : l'âme nouvelle est en train de naître. Cette mutation s'opère dans les régions profondes de l'intelligence et, par cette « altération rénovatrice », une vision totale et totalement différente de l'Univers est donnée. À l'état de veille de la conscience se substitue un état supérieur en comparaison duquel le précédent n'était que sommeil. Voici venu le temps de l'éveil véritable.

C'est à une réflexion sur cet éveil véritable que nous voulons amener le lecteur. J'ai dit, au début de cet ouvrage, comment mon enfance et mon adolescence se sont trouvées baignées dans un sentiment semblable à celui qui animait Teilhard. Quand je regarde l'ensemble de mes actes, de mes recherches, de mes récits, je vois bien que tout cela s'est trouvé orienté par le sentiment, si violent et vaste chez mon père, qu'il y a pour la conscience humaine une étape à franchir, qu'il y a un « second souffle » à trouver, et que les temps sont venus. Ce présent livre n'a, au fond, pour objet que l'affirmation aussi puissante que possible de ce sentiment.

Sur la science, le retard de la psychologie est considérable. La psychologie dite moderne étudie un homme conforme à la vision du XIXe siècle dominé par le positivisme militant. La science réellement moderne prospecte un univers qui se révèle de plus en plus riche en surprises, de moins en moins ajusté aux structures de l'esprit et à la nature de la connaissance officiellement admises. La psychologie des états conscients suppose un homme achevé et statique : l'homo sapiens du « siècle des lumières ». La physique dévoile un monde qui joue plusieurs jeux à la fois, ouvert par de multiples portes sur l'infini. Les sciences exactes débouchent sur le fantastique. Les sciences humaines sont encore enfermées dans la superstition positiviste. La notion du devenir, de l'évolution, domine la pensée scientifique. La psychologie se fonde encore sur une vision de l'homme fini, aux fonctions mentales une fois pour toutes hiérarchisées. Or, il nous semble bien, tout au contraire, que l'homme n'est pas fini, il nous semble bien discerner, à travers les formidables secousses qui changent en ce moment le monde, secousses en hauteur dans le domaine de la connaissance, secousses en largeur produites par la formation des grandes masses, les prémices d'un changement d'état de la conscience humaine, une « altération rénovatrice » à l'intérieur de l'homme lui-même. De sorte que la psychologie efficace adaptée au temps que nous vivons, devrait, croyons-nous, se fonder, non pas sur ce qu'est l'homme (ou plutôt ce qu'il parait être) mais sur ce qu'il peut devenir, sur son évolution possible. Le premier travail utile serait la recherche du point de vue sur cette évolution possible. C'est à cette recherche que nous nous sommes livrés.

Toutes les doctrines traditionnelles reposent sur l'idée que l'homme n'est pas un être accompli, et les anciennes psychologies étudient les conditions dans lesquelles doivent s'opérer les changements, altérations, transmutations, qui amèneront l'homme à son accomplissement véritable. Une certaine réflexion tout à fait moderne, menée selon notre méthode, nous amène à penser que l'homme possède peut-être des facultés qu'il n'exploite pas, toute une machinerie inutilisée. Nous l'avons dit la connaissance du monde extérieur, à son extrême pointe, aboutit à une remise en question de la nature même de la connaissance, des structures de l'intelligence et de la perception. Nous avons dit aussi que la prochaine révolution serait psychologique. Cette vision ne nous est pas particulière : elle est celle de beaucoup de chercheurs modernes, d'Oppenheimer à Costa de Beauregard, de Wolfgang Pauli à Heisenberg, de Charles-Noël Martin à Jacques Ménétrier.

Cependant, il est vrai qu'au seuil de cette révolution, rien des hautes pensées quasi religieuses qui animent les chercheurs ne pénètre dans l'esprit des hommes ordinaires, ne vient vivifier les profondeurs de la société. Tout a changé dans quelques cerveaux. Rien n'a changé depuis le XIXe siècle dans les idées générales sur la nature de l'homme et sur la société humaine. Dans un article inédit sur Dieu, Jaurès, à la fin de sa vie, écrivait magnifiquement :

« Tout ce que nous voulons dire aujourd'hui, c'est que l'idée religieuse, un moment effacée, peut rentrer dans les esprits et dans les consciences parce que les conclusions actuelles de la science les prédisposent à la recevoir. Il y a dès maintenant, si l'on peut dire, une religion toute prête, et si elle ne pénètre point à cette heure les profondeurs de la société, si la bourgeoisie est platement spiritualiste ou niaisement positiviste, si le prolétariat est partagé entre la superstition servile ou un matérialisme farouche, c'est parce que le régime social actuel est un régime d'abrutissement et de haine, c'est-à-dire un régime irréligieux. Ce n'est point, comme le disent souvent les déclamateurs vulgaires et les moralistes sans idées, parce que notre société a le souci des intérêts matériels qu'elle est irréligieuse. Il y a au contraire quelque chose de religieux dans la conquête de la nature par l'homme, dans l'appropriation des forces de l'univers aux besoins de l'humanité. Non, ce qui est irréligieux, c'est que l'homme ne conquiert la nature qu'en assujettissant les hommes. Ce n'est pas le souci du progrès matériel qui détourne l'homme des hautes pensées et de la méditation des choses divines, c'est l'épuisement du labeur inhumain qui ne laisse pas, à la plupart des hommes, la force de penser ni celle même de sentir la vie, c'est-à-dire Dieu. C'est aussi la surexcitation des passions mauvaises, la jalousie et l'orgueil, qui absorbent dans des luttes impies l'énergie intime des plus vaillants et des plus heureux. Entre la provocation de la faim et la surexcitation de la haine, l'humanité ne peut pas penser à l'infini. L'humanité est comme un grand arbre, tout bruissant de mouches irritées sous un ciel d'orage, et dans ce bourdonnement de haine, la voix profonde et divine de l'univers n'est plus entendue. »