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Dans quelles conditions l'esprit peut-il atteindre à cet autre état ? Quelles sont alors ses propriétés ? À quelles connaissances est-il susceptible de parvenir ? Le mouvement formidable de la connaissance nous amène à ce point où l'esprit se sait dans l'obligation de se changer, pour voir ce qui est à voir, pour faire ce qui est à faire. « Le peu que nous voyons tient au peu que nous sommes. » Mais ne sommes-nous que ce que nous croyons être ?

IV

UNE REDÉCOUVERTE DE L'ESPRIT MAGIQUE

L'œil vert du Vatican. – L'autre intelligence. – L'Usine du Bois Dormant. – Histoire de la relavote. – La nature joue peut-être double jeu. – La manivelle de la supermachine. – Nouvelles cathédrales, nouvel argot. – L'ultime porte. – L'existence comme instrument. – Du neuf et du raisonnable sur les symboles. – Tout n'est pas dans tout.

Pour décrypter certains manuscrits trouvés sur les rivages de la mer Noire, la science des meilleurs linguistes du monde n'a pas suffi. On a installé une machine, un calculateur électronique au Vatican, et on lui a donné à étudier un effroyable gribouillis, les débris d'un parchemin immémorial sur lesquels s'inscrivaient en tous sens les restes d'indéchiffrables signes. Il fallait que la machine fasse un travail que cent et cent cerveaux, pendant cent et cent années, n'eussent pu exécuter : comparer les traces, refaire toutes les séries possibles de traces semblables, choisir entre toutes les probabilités possibles, dégager une loi de similitude entre tous les termes de comparaisons imaginables, puis, ayant épuisé la liste infinie des combinaisons, constituer un alphabet à partir de l'unique similitude acceptable, recréer une langue, restituer, traduire. La machine fixa le magma de son œil vert, immobile et froid, se mit à cliqueter et à vrombir, d'innombrables ondes rapides parcoururent son cerveau électronique, et enfin elle fit émerger de ce détritus un message, délivrant la parole du vieux monde enseveli. Elle traduisit. Ces ombres de lettres sur ces poussières de parchemin se ranimèrent, se remarièrent, se refécondèrent, et de l'informe, de ce cadavre du verbe sortit une voix pleine de promesses. La machine dit : « Et dans ce désert nous tracerons une route vers votre Dieu. »

On sait la différence entre l'arithmétique et les mathématiques. La pensée mathématique, depuis Évariste Galois, a découvert un monde qui est étranger à l'homme, qui ne correspond pas à l'expérience humaine, à l'univers tel que le connaît la conscience humaine ordinaire. La logique qui procède par oui ou non, y est remplacée par une super-logique qui fonctionne par oui et non. Cette super-logique n'est pas du domaine du raisonnement, mais de l'intuition. C'est en ce sens que l'on peut dire que l'intuition, c'est-à-dire une faculté « sauvage », un pouvoir « insolite » de l'esprit, « régit maintenant de grands cantons de mathématiciens(98) ».

Comment fonctionne normalement le cerveau ? Il fonctionne en machine arithmétique. Il fonctionne en machine binaire : oui, non, d'accord, pas d'accord, vrai, faux, j'aime, je n'aime pas, bon, mauvais. En binaire notre cerveau est imbattable. De grands calculateurs humains ont réussi à surpasser des machines électroniques.

Qu'est-ce qu'une machine électronique arithmétique ? C'est une machine qui, avec une rapidité extraordinaire, classe, accepte et refuse, range les facteurs divers en séries. Somme toute, c'est une machine qui met de l'ordre dans l'univers. Elle imite le fonctionnement de notre cerveau. L'homme classe. C'est son honneur. Toutes les sciences se sont bâties sur un effort de classement.

Oui, mais il existe aussi, maintenant, des machines électroniques qui ne fonctionnent pas seulement arithmétiquement, mais analogiquement. Exemple : si vous voulez étudier toutes les conditions de résistance du barrage que vous construisez, vous fabriquez une maquette du barrage. Vous vous livrez à toutes les observations possibles sur cette maquette. Vous fournissez à la machine l'ensemble de ces observations. Celle-ci coordonne, compare à une vitesse inhumaine, établit toutes les connexions possibles entre ces mille observations de détail, et vous dit : « Si vous ne renforcez pas la cale de la troisième pile de droite, elle craquera en 1984. »

La machine analogique a fixé, de son œil immobile et infaillible, l'ensemble des réactions du barrage, puis elle a envisagé tous les aspects de l'existence de ce barrage, elle s'est assimilé cette existence et elle en a déduit toutes les lois. Elle a vu le présent dans sa totalité, en établissant à une vitesse qui contracte le temps, tous les rapports possibles entre tous les facteurs particuliers, et elle a pu voir, du même coup, le futur. Somme toute, elle est passée du savoir à la connaissance.

Or, nous pensons que le cerveau peut, lui aussi, dans certains cas, fonctionner comme une machine analogique. C'est-à-dire qu'il doit pouvoir :

1° Réunir toutes les observations possibles sur une chose ;

2° Établir la liste des rapports constants entre les multiples aspects de la chose ;

3° Devenir, en quelque sorte, la chose elle-même, s'assimiler son essence et découvrir la totalité de son destin.

Tout ceci, naturellement, à une vitesse électronique, des dizaines de milliers de connexions se réalisant dans un temps comme atomisé. Cette série fabuleuse d'opérations précises, mathématiques, c'est ce que nous appelons parfois, quand le mécanisme se déclenche par hasard, une illumination.

Si le cerveau peut fonctionner comme une machine analogique, il peut, lui aussi, travailler, non sur la chose elle-même, mais sur une maquette de la chose. Non sur Dieu lui-même, mais sur une idole. Non sur l'éternité, mais sur une heure. Non sur la terre, mais sur un grain de sable. C'est-à-dire qu'il doit pouvoir, des connexions s'établissant à une vitesse qui dépasse le raisonnement binaire le plus rapide, sur une image jouant le rôle de maquette, voir, comme disait Blake, « l'univers dans un grain de sable et l'éternité dans une heure ».

Si cela se passait ainsi, si la vitesse de classement, de comparaison, de déduction se trouvait formidablement accélérée, si notre intelligence se trouvait, dans certains cas, comme la particule dans le cyclotron, nous aurions l'explication de toute magie. À partir de l'observation d'une étoile à l'œil nu, un prêtre maya aurait pu recomposer dans son cerveau l'ensemble du système solaire et découvrir Uranus et Pluton sans télescope (ainsi qu'en témoignent, semble-t-il, certains bas-reliefs). À partir d'un phénomène dans le creuset, l'alchimiste aurait pu avoir une représentation exacte de l'atome le plus complexe et découvrir le secret de la matière. On aurait l'explication de la formule selon laquelle : « Ce qui est en haut est comme ce qui est en bas. » Dans le domaine plus grossier de la magie imitative, on comprendrait comment le magicien de Cro-Magnon, contemplant dans sa grotte l'image du bison cérémoniel, parvenait à saisir l'ensemble des lois du monde bison et à annoncer à la tribu la date, le lieu et le temps favorables à la prochaine chasse.

Les techniciens de la cybernétique ont mis au point des machines électroniques qui fonctionnent d'abord arithmétiquement, puis analogiquement. Ces machines servent notamment au décryptage des langages chiffrés. Mais les savants sont ainsi : ils se refusent à imaginer que ce que l'homme a créé, il puisse aussi l'être. Étrange humilité !

Nous admettons cette hypothèse : l'homme possède un appareillage au moins égal, sinon supérieur, à tout appareillage techniquement réalisable, et destiné à atteindre le résultat que se propose toute technique, à savoir la compréhension et le maniement des forces universelles. Pourquoi ne posséderait-il pas une sorte de machine électronique analogique dans les profondeurs de son cerveau ? Nous savons aujourd'hui que les neuf dixièmes du cerveau humain sont inutilisés dans la vie consciente normale et le docteur Warren Penfield a démontré l'existence, en nous, de ce vaste domaine silencieux. Et si ce domaine silencieux était une immense salle de machines en état de marche, qui attendent un geste de commande ? Si cela était, la magie aurait raison.