Nous avons une poste : les sécrétions des hormones partent en mille lieux de notre corps provoquer des excitations.
Nous avons un téléphone : notre système nerveux ; on me pince, je crie ; j'ai honte, je rougis, etc.
Pourquoi n'aurions-nous pas une radio ? Le cerveau émet peut-être des ondes qui se propagent à grande vitesse et qui, comme les ondes à hyperfréquence qui s'engouffrent dans les conducteurs creux, circulent à l'intérieur des manchons de myéline. Nous posséderions dans ce cas un système de communications, de connexions, inconnu. Notre cerveau émet peut-être sans cesse de telles ondes, mais les récepteurs ne sont pas utilisés, ou bien ne se mettent à fonctionner qu'en de rares occasions, comme ces postes de T.S.F. mal en point qu'un choc rend un instant sonores.
J'avais sept ans. Je me tenais dans la cuisine, à côté de ma mère qui faisait la vaisselle. Ma mère saisit une « lavette » pour chasser la graisse des assiettes, et elle pensa, dans la même seconde, que son amie Raymonde appelait cet instrument « une relavote ». Je babillais, mais à cette seconde, je dis : « Raymonde appelle cela une relavote », puis j'enchaînai. Je ne me souviendrais pas de cet incident si ma mère, vivement frappée, ne me l'avait souvent rappelé, comme si elle avait touché là un grand mystère, senti, dans une bouffée de joie, que j'étais elle, reçu une preuve plus qu'humaine de mon amour. Plus tard, quand je la faisais souffrir, dans les répits, elle évoquait cette seconde de « rencontre », comme pour se convaincre que quelque chose de plus profond que son sang était passé d'elle en moi.
Je sais bien tout ce qu'il faut penser des coïncidences, et même de ces coïncidences privilégiées que Jung dit « significatives », mais il me semble, pour avoir vécu des moments analogues avec un ami très cher, avec une femme passionnément aimée, qu'il faut dépasser la notion de coïncidence et oser en venir à une interprétation magique. Il suffit de s'entendre sur le terme « magique ».
Que s'était-il passé dans cette cuisine, un soir de ma septième année ? Je pense qu'à mon insu (et à cause d'un imperceptible choc, un infime tremblement comparable à l'onde légère qui fait tomber un objet longtemps en équilibre, un infime tremblement dû au hasard pur), une machine, en moi-même, rendue infiniment sensible par mille et mille élans d'amour, de ce simple, violent, exclusif amour de l'enfance, s'est mise brusquement à fonctionner. Cette machine toute neuve et toute prête, dans le domaine silencieux de mon cerveau, dans l'usine cybernétique de la Belle au Bois Dormant, a regardé ma mère. Elle l'a vue, elle a recueilli et classé toutes les facettes de sa pensée, de son cœur, de ses humeurs, de ses sensations ; elle est devenue ma mère ; elle a eu connaissance de son essence et de son destin jusqu'à cet instant-là. Elle a fiché, rangé, à une vitesse plus grande que la lumière, toutes les associations de sentiments et d'idées qui avaient défilé en ma mère depuis sa naissance, et elle est arrivée à la dernière association, celle de la lavette, de Raymonde et de la relavote. Et alors, j'ai exprimé le résultat du travail de cette machine, qui avait été exécuté si follement vite que son fruit lui-même me traversait sans laisser trace, comme les rayons cosmiques nous traversent sans provoquer nulle sensation. J'ai dit : « Raymonde appelle cela une relavote. » Puis la machine s'est arrêtée, ou bien j'ai cessé d'être réceptif après l'avoir été un milliardième de seconde, et j'ai enchaîné sur la phrase commencée avant. Avant que le temps ne s'arrête, ou bien ne soit accéléré en tous sens, passé, présent, avenir : c'est la même chose.
Je devais connaître, en d'autres circonstances, des « coïncidences » de même nature. Je pense qu'il est possible de les interpréter de cette façon. Il se peut que la machine fonctionne constamment, mais que nous ne puissions être réceptifs qu'occasionnellement. Encore, cette réceptivité ne peut-elle être que rarissime. Sans doute est-elle nulle chez certains êtres. Ainsi y a-t-il des « gens qui ont de la chance » et des gens qui n'en ont pas. Les chanceux seraient ceux qui, parfois, reçoivent un message de la machine : elle a analysé tous les éléments de la conjoncture, elle a classé, choisi, comparé tous les effets et toutes les causes possibles et, découvrant ainsi le meilleur chemin du destin, elle a rendu son oracle, qui a été recueilli, sans même que la conscience ait été effleurée par le soupçon d'un si formidable travail. Ceux-là sont « chéris des dieux », en effet. Ils sont de temps en temps branchés sur leur usine. Pour ne parler que de moi, j'ai ce que l'on appelle « de la chance ». Tout me porte à croire que les phénomènes qui président à cette chance sont du même ordre que les phénomènes qui présidèrent à l'histoire de la « relavote ».
Ainsi commençons-nous à nous apercevoir que la conception magique des rapports de l'homme avec autrui, avec les choses, avec l'espace, avec le temps, – que cette conception n'est pas tout à fait étrangère à une réflexion libre et vive sur la technique et la science modernes. C'est la modernité qui nous permet de croire au magique. Ce sont les machines électroniques qui nous font prendre au sérieux le sorcier de Cro-Magnon et le prêtre maya. Si des connexions ultra-rapides s'établissent dans le domaine silencieux du cerveau humain et si, en certaines circonstances, le résultat de ce travail est capté par la conscience, certaines pratiques de magie imitative, certaines révélations prophétiques, certaines illuminations poétiques ou mystiques, certaines divinations, que nous mettons sur le compte du délire ou du hasard, sont à considérer comme des acquis réels de l'esprit en état d'éveil.
Voici d'ailleurs plusieurs années que nous savons que la nature n'est pas raisonnable. Elle ne se conforme pas au mode ordinaire du fonctionnement de l'intelligence. Pour la partie de notre cerveau normalement en usage, toute démarche est binaire. Ceci est noir, ou blanc. C'est oui ou non. C'est continu ou c'est discontinu. Notre machine à comprendre est arithmétique. Elle classe, et elle compare. Tout le Discours de la méthode est fondé là-dessus. Toute la philosophie chinoise du Ying et du Yang aussi (et le Livre des Mutations, seul livre d'oracles, dont l'Antiquité nous ait transmis les règles, est composé des figures graphiques : trois lignes continues, trois discontinues, dans tous les ordres possibles). Or, comme le disait Einstein à la fin de sa vie : « Je me demande si la nature joue toujours le même jeu. » Il semble bien, en effet, que la nature échappe à la machine binaire qu'est notre cerveau dans son état de marche normal. Depuis Louis de Broglie, on a été obligé d'admettre que la lumière est à la fois continue et brisée. Mais nul cerveau humain n'est parvenu à une représentation d'un tel phénomène, à une compréhension par l'intérieur, à une connaissance réelle. On admet. On sait. On ne connaît pas. Supposez maintenant que, sur un modèle de la lumière (toute la littérature et l'iconographie religieuses abondent en évocations de la lumière), un cerveau passe de l'état arithmétique à l'état analogique, dans l'éclair de l'extase. Il devient la lumière. Il vit l'incompréhensible phénomène. Il naît avec. Il le connaît. Il va là où l'intelligence sublime de de Broglie n'atteint pas. Puis il retombe, le contact est rompu avec les machines supérieures qui fonctionnent dans l'immense galerie secrète du cerveau. Sa mémoire ne lui restitue que les bribes de la connaissance qu'il vient d'acquérir. Et le langage échoue à traduire ces bribes elles-mêmes. Peut-être certains mystiques ont-ils connu ainsi les phénomènes de la nature que notre intelligence moderne a réussi à découvrir, à admettre, mais n'est pas parvenue à intégrer.