« Et comme moi, le scribe demandait comment, ou quelle chose elle voyait, ou si elle voyait chose corporelle ? Elle répondait ainsi : je voyais une plénitude, une clarté, de quoi je sentais un tel emplissement que je ne sais dire et ne sais donner nulle similitude… » Voilà un passage de la dictée d'Angèle de Foligno à son confesseur, tout à fait significatif.
Le calculateur électronique, sur une maquette mathématique de barrage ou d'avion, fonctionne analogiquement. Dans une certaine mesure, il devient ce barrage ou cet avion et découvre la totalité des aspects de leur existence. Si le cerveau peut agir de même(99), nous commençons à comprendre pourquoi le sorcier fabrique une structure évoquant l'ennemi qu'il veut atteindre ou dessine le bison dont il veut découvrir la trace. Il attend devant ces maquettes le passage de son intelligence du stade binaire au stade analogique, le passage de sa conscience de l'état ordinaire à l'état d'éveil supérieur. Il attend que la machine se mette à fonctionner analogiquement, que se produisent, dans le domaine silencieux de son cerveau, ces connexions ultra-rapides qui lui livreront la réalité totale de la chose représentée. Il attend, mais non passivement. Que fait-il ? Il a choisi l'heure et le lieu en fonction d'enseignements anciens, de traditions qui sont peut-être le résultat d'une somme de tâtonnements. Tel moment de telle nuit, par exemple, est plus favorable que tel autre moment de telle autre nuit, peut-être à cause de l'état du ciel, du rayonnement cosmique, de la disposition des champs magnétiques, etc. Il se met dans une certaine posture bien précise. Il fait certains gestes, une danse particulière, il prononce certaines paroles, émet des sons, module un souffle, etc. On ne s'est pas encore avisé qu'il pourrait s'agir là de techniques (embryonnaires, tâtonnantes) destinées à provoquer l'ébranlement des machines ultra-rapides contenues dans la partie endormie de notre cerveau. Les rites ne sont peut-être que des ensembles complexes de dispositions rythmiques susceptibles d'opérer une mise en route des fonctions supérieures de l'intelligence. Des tours de manivelle, en quelque sorte, plus ou moins efficaces. Tout porte à croire que la mise en route de ces fonctions supérieures, de ces cerveaux électroniques analogiques, exige des branchements mille fois plus compliqués et subtils que ceux qui ont lieu dans le passage du sommeil à la lucidité.
Depuis les travaux de Von Frisch, on sait que les abeilles ont un langage : elles dessinent dans l'espace des figures mathématiques d'une infinie complication, au cours de leur vol, et se communiquent ainsi les renseignements nécessaires à la vie de la ruche. Tout porte à croire que l'homme, pour établir la communication avec ses pouvoirs les plus élevés, doit mettre en jeu des séries d'impulsions pour le moins aussi complexes, aussi ténues et aussi étrangères à ce qui détermine habituellement ses actes intellectuels.
Les prières et les rites devant les idoles, devant les figures symboliques des religions, seraient donc des manières d'essayer de capter et d'orienter des énergies subtiles (magnétiques, cosmiques, rythmiques, etc.) en vue du déclenchement de l'intelligence analogique qui permettrait à l'homme de connaître la divinité représentée.
Si cela est, s'il existe des techniques pour obtenir du cerveau un rendement sans commune mesure avec les résultats de l'intelligence binaire même la plus grande, et si ces techniques n'ont été recherchées jusqu'ici que par les occultistes, on comprend que la plupart des importantes découvertes pratiques et scientifiques, avant le XIXe siècle, aient été faites par ceux-ci.
Notre langage, comme notre pensée, procède du fonctionnement arithmétique, binaire, de notre cerveau. Nous classons en oui, non, positif, négatif, nous établissons les comparaisons et déduisons. Si le langage nous sert à mettre de l'ordre dans notre pensée elle-même tout entière occupée à ranger, il faut bien voir qu'il n'est pas un élément créateur extérieur, un attribut divin. Il ne vient pas ajouter une pensée à la pensée. Si je parle ou écris, je freine ma machine. Je ne peux la décrire qu'en observant au ralenti. Je n'exprime donc que ma prise de conscience binaire du monde, et encore lorsque cette conscience cesse de fonctionner à la vitesse normale. Mon langage ne témoigne que du ralenti d'une vision du monde elle-même limitée au binaire. Cette insuffisance du langage est évidente et est vivement ressentie. Mais que dire de l'insuffisance de l'intelligence binaire elle-même ? L'existence interne, l'essence des choses lui échappe. Elle peut découvrir que la lumière est continue et discontinue à la fois, que la molécule du benzène établit entre ses six atomes des rapports doubles et pourtant mutuellement exclusifs ; elle l'admet, mais elle ne peut le comprendre, elle ne peut intégrer à sa propre démarche la réalité des structures profondes qu'elle examine. Pour y parvenir, il lui faudrait changer d'état, il faudrait que d'autres machines que celles habituellement en usage se mettent à fonctionner dans le cerveau et qu'au raisonnement binaire se substitue une conscience analogique qui revête les formes et s'assimile les rythmes inconcevables de ces structures profondes. Sans doute cela se produit-il, dans l'intuition scientifique, dans l'illumination poétique, dans l'extase religieuse et dans d'autres cas que nous ignorons. Le recours à la conscience éveillée, c'est-à-dire à un état différent de l'état de veille lucide, est le leitmotiv de toutes les anciennes philosophies. Il est aussi le leitmotiv des plus grands physiciens et mathématiciens modernes, pour qui « quelque chose doit se passer dans la conscience humaine pour qu'elle passe du savoir à la connaissance ».
Il n'est donc pas surprenant que le langage, qui ne parvient qu'à témoigner d'une conscience du monde à l'état de veille lucide normale, soit obscur dès qu'il s'agit d'exprimer ces structures profondes, qu'il s'agisse de la lumière, de l'éternité, du temps, de l'énergie, de l'essence de l'homme, etc. Cependant, nous distinguons deux sortes d'obscurité.
L'une vient de ce que le langage est le véhicule d'une intelligence qui s'applique à examiner ces structures sans jamais pouvoir les assimiler. Il est le véhicule d'une nature qui se heurte vainement à une autre nature. Au mieux, il ne peut qu'apporter le témoignage d'une impossibilité, l'écho d'une sensation d'impuissance et d'exil. Son obscurité est réelle. Elle n'est justement que l'obscurité.
L'autre vient de ce que l'homme qui tente de s'exprimer a connu, par éclairs, un autre état de conscience. Il a vécu un instant dans l'intimité de ces structures profondes. Il les a connues. C'est le mystique du type saint Jean de la Croix, le savant illuminé du type Einstein ou le poète inspiré du type William Blake, le mathématicien transporté du type Galois, le philosophe visionnaire du type Meyrink.
Retombé, le « voyant » échoue à communiquer. Mais, ce faisant, il exprime la certitude positive que l'univers serait contrôlable et maniable si l'homme parvenait à combiner aussi intimement que possible l'état de veille et l'état de super-veille. Quelque chose d'efficace, le profil d'un instrument souverain apparaît dans un tel langage. Fulcanelli parlant du mystère des Cathédrales, Wiener parlant de la structure du Temps, sont obscurs, mais ici l'obscurité n'est pas l'obscurité : elle est le signe que quelque chose brille ailleurs.