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Seul, sans doute, le langage mathématique moderne rend compte de certains résultats de la pensée analogique. Il existe, en physique mathématique, des domaines de l'« ailleurs absolu » et des « continus de mesure nulle », c'est-à-dire des mesures sur des univers inconcevables et pourtant réels. On peut se demander pourquoi les poètes ne sont pas encore allés entendre du côté de cette science le chant des réalités fantastiques, sinon par crainte d'avoir à reconnaître cette évidence : que l'art magique vit et prospère hors de leurs cabinets(100).

Ce langage mathématique qui témoigne de l'existence d'univers échappant à la conscience normalement lucide est le seul qui soit en activité, en foisonnement constant(101).

Les « êtres mathématiques », c'est-à-dire les expressions, les signes qui symbolisent la vie et les lois du monde invisible, du monde impensable, développent, fécondent d'autres « êtres ». À proprement parler, ce langage est la véritable « langue verte » de notre temps.

Oui, la « langue verte », l'argot au sens originel de ces mots, au sens qu'on leur donnait dans le Moyen Âge (et non pas au sens affadi que leur supposent aujourd'hui des littérateurs qui veulent se croire « affranchis »), voilà que nous les trouvons dans la science d'avant-garde, dans la physique mathématique qui est, si l'on y regarde de près, un dérèglement de l'intelligence admise, une rupture, une voyance.

Qu'est-ce que l'art gothique, auquel nous devons les cathédrales ? « Pour nous, écrivait Fulcanelli(102), art gothique n'est qu'une déformation orthographique du mot argotique, conformément à la loi phonétique qui régit, dans toutes les langues, sans tenir aucun compte de l'orthographe, la cabale traditionnelle. » La cathédrale est une œuvre d'art got ou d'argot.

Et qu'est-ce que la cathédrale d'aujourd'hui, enseignant aux hommes les structures de la Création, si ce n'est, substituée à la rosace, l'équation ? Dégageons nous des fidélités inutiles au passé afin de mieux nous raccorder à celui-ci. Ne cherchons pas la cathédrale moderne dans le monument de verre et de béton surmonté d'une croix. La cathédrale du Moyen Âge était le livre des mystères donné aux hommes d'hier. Le livre des mystères, aujourd'hui, ce sont les physiciens mathématiciens qui l'écrivent, avec des « êtres mathématiques », enchâssés comme des rosaces, dans les constructions qui se nomment fusée interplanétaire, usine atomique, cyclotron. Voilà la vraie continuité, voilà le fil réel de la tradition.

Les argotiers du Moyen Âge, fils spirituels des Argonautes qui connaissaient la route du jardin des Hespérides, écrivaient dans la pierre leur message hermétique. Signes incompréhensibles pour les hommes en qui la conscience n'a pas subi de transmutations, en qui le cerveau n'a pas subi cette accélération formidable grâce à quoi l'inconcevable devient réel, sensible et maniable. Ils n'étaient pas secrets par amour du secret, mais simplement parce que leurs découvertes des lois de l'énergie, de la matière et de l'esprit, s'étaient effectuées dans un autre état de conscience, incommunicable directement. Ils étaient secrets, parce que « être », c'est « être différent ».

Par tradition atténuée, comme en souvenir d'un si haut exemple, l'argot est de nos jours un dialecte en marge, à l'usage des insoumis, avides de liberté, des proscrits, des nomades, de tous ceux qui vivent en dehors des lois reçues et des conventions. Des voyous, c'est-à-dire des voyants, de ceux qui, nous dit encore Fulcanelli, au Moyen Âge se réclamaient aussi du titre de Fils ou Enfants du Soleil, l'art got étant l'art de la lumière ou de l'Esprit.

Mais nous retrouvons la tradition sans dégénérescence si nous nous apercevons que cet art got, que cet art de l'Esprit, est aujourd'hui celui des « êtres mathématiques » et des intégrales de Lebesque, des « nombres par-delà l'Infini » ; celui des physiciens mathématiciens qui bâtissent, en courbes insolites, en « lumières interdites », en tonnerres et en flammes, les cathédrales de nos messes à venir.

Ces observations risquent de paraître révoltantes à un lecteur religieux. Elles ne le sont pas. Nous pensons que les possibilités du cerveau humain sont infinies. Ceci nous met en contradiction avec la psychologie et la science officielles, qui font « confiance à l'homme » à condition qu'il ne déborde pas le cadre tracé par les rationalistes du XIXe siècle. Ceci ne devrait pas nous mettre en contradiction avec l'esprit religieux, tout au moins avec ce qu'il a de plus pur et de plus haut.

L'homme peut accéder aux secrets, voir la lumière, voir l'Éternité, saisir les lois de l'Énergie, intégrer à sa démarche intérieure le rythme du destin universel, avoir une connaissance sensible de l'ultime convergence des forces et, comme Teilhard de Chardin, vivre de l'incompréhensible vie du point Omega en quoi toute création se trouvera, dans la fin du temps terrestre, à la fois accomplie, consumée et exaltée. L'homme peut tout. Son intelligence, depuis l'origine sans doute équipée pour une infinie connaissance, peut, dans certaines conditions, saisir l'ensemble des mécanismes de la vie. Le pouvoir de l'intelligence humaine entièrement déployée peut probablement s'étendre à la totalité de l'Univers. Mais ce pouvoir s'arrête là où cette intelligence, parvenue au terme de sa mission, pressent qu'il y a encore « quelque chose » au-delà de l'Univers. Ici, la conscience analogique perd toute possibilité de fonctionner. Il n'y a pas de modèles dans l'Univers de ce qui est au-delà de l'Univers. Cette porte infranchissable est celle du Royaume de Dieu. Nous acceptons cette expression, à ce degré : « Royaume de Dieu. »

Pour avoir tenté de déborder l'univers en imaginant un nombre plus grand que tout ce que l'on pourrait concevoir dans l'Univers, pour avoir tenté de construire un concept que l'univers ne saurait remplir, le génial mathématicien Cantor a sombré dans la folie. Il y a une ultime porte que l'intelligence analogique ne peut ouvrir. Peu de textes égalent en grandeur métaphysique celui où H.P. Lovecraft(103) tente de décrire l'impensable aventure de l'homme éveillé qui serait parvenu à entrebâiller cette porte et ainsi aurait prétendu se glisser là où Dieu règne par-delà l'infini…

« Il savait qu'un Randolph Carter, de Boston, avait existé ; il ne pouvait pourtant savoir au juste si c'était lui, fragment ou facette d'entité au-delà de l'Ultime Porte, ou quelque autre qui avait été ce Randolph Carter. Son “moi” avait été détruit et cependant, grâce à quelque faculté inconcevable, il avait également conscience d'être une légion de “moi”. Si toutefois, en ce lieu où la moindre notion d'existence individuelle était abolie, pouvait survivre, sous quelque forme une aussi singulière chose. C'était comme si son corps avait été brusquement transformé en l'une de ces effigies aux membres et têtes multiples des temps hindous. En un effort insensé, contemplant cet agglomérat, il tentait d'en séparer son corps originel – si toutefois pouvait exister un corps originel…

« Durant ces terrifiantes visions, ce fragment de Randolph Carter qui avait franchi l'Ultime Porte, fut arraché au nadir de l'horreur pour plonger dans les abîmes d'une horreur encore plus profonde, et, cette fois, cela venait de l'intérieur : c'était une force, une sorte de personnalité qui brusquement lui faisait face et l'entourait tout à la fois, s'emparait de lui et s'intégrant à sa propre présence, coexistait à toutes les éternités, était contiguë à tous les espaces. Il n'y avait aucune manifestation visible, mais la perception de cette entité et la redoutable combinaison des concepts d'identité et d'infinité lui communiquaient une terreur paralysante. Cette terreur dépassait de loin toutes celles dont, jusque-là, les multiples facettes de Carter avaient soupçonné l'existence… Cette entité était tout en un et un en tout, un être à la fois infini et limité qui n'appartenait pas seulement à un continu d'espace-temps, mais faisait partie intégrante du maelström éternel de forces de vie, de l'ultime maelström sans limites qui dépasse aussi bien les mathématiques que l'imagination. Cette entité était peut-être celle que certains cultes secrets de la terre évoquent à voix basse et que les esprits vaporeux des nébuleuses spirales désignent par un signe intranscriptible… Et en un éclair, projeté encore plus loin, le fragment Carter connut la superficialité, l'insuffisance de ce qu'il venait d'éprouver de cela même, de cela même… »