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Ses yeux se fatiguent. Il va devenir aveugle. Il s'arrête et médite plusieurs mois, ne se nourrissant plus que de pain bis et de fromage. L'œil redevenu clair, il entreprend d'exposer sa vision personnelle de l'univers, antidogmatique, et d'ouvrir la compréhension d'autrui à grands coups d'humour. « Parfois, je me surprenais moi-même à ne pas penser ce que je préférais croire. » À mesure qu'il avait progressé dans l'étude des diverses sciences, il avait progressé dans la découverte de leurs insuffisances. Il faut les démolir à la base : c'est l'esprit qui n'est pas le bon. Il faut tout recommencer en réintroduisant les faits exclus sur lesquels il a réuni une documentation cyclopéenne. D'abord les réintroduire. Les expliquer ensuite, si possible. « Je ne crois pas faire une idole de l'absurde. Je pense que dans les premiers tâtonnements, il n'y a pas moyen de savoir ce qui sera par la suite acceptable. Si l'un des pionniers de la zoologie (qui est à refaire) entendait parler d'oiseaux qui poussent sur les arbres, il devrait signaler avoir entendu parler d'oiseaux qui poussent sur les arbres. Puis il devrait s'occuper, mais seulement alors, de passer les données de ceci au crible. »

Signalons, signalons, nous finirons un jour par découvrir que quelque chose nous fait signe.

Ce sont les structures mêmes de la connaissance qu'il faut revoir. Charles Hoy Fort sent frémir en lui de nombreuses théories qui ont toutes les ailes de l'Ange du Bizarre. Il voit la Science comme une voiture très civilisée lancée sur une autostrade. Mais de chaque côté de cette merveilleuse piste bitume et néon s'étend un pays sauvage, plein de prodiges et de mystères. Stop ! Prospectez aussi le pays en largeur ! Déroutez-vous ! Zigzaguez ! Il faut donc faire de grands gestes désordonnés, clownesques, comme on fait pour tenter d'arrêter une voiture. Peu importe de passer pour un grotesque : c'est urgent. M. Charles Hoy Fort, ermite du Bronx, estime avoir à accomplir le plus vite et le plus fort possible un certain nombre de « singeries » tout à fait nécessaires.

Persuadé de l'importance de sa mission et libéré de sa documentation, il entreprend de ramasser en trois cents pages les meilleurs de ses explosifs. « Consumez-moi le tronc d'un séquoia, feuilletez-moi des pages de falaises crayeuses, multipliez-moi par mille et remplacez mon immodestie futile par une mégalomanie de Titan, alors seulement pourrai-je écrire avec l'ampleur que me réclame mon sujet. »

Il compose son premier ouvrage, Le Livre des Damnés où, dit-il, se trouvent proposées un « certain nombre d'expériences en matière de structure de la connaissance ». Cet ouvrage parut à New York en 1919. Il produisit une révolution dans les milieux intellectuels. Avant les premières manifestations du dadaïsme et du surréalisme, Charles Fort introduisait dans la Science ce que Tzara, Breton et leurs disciples allaient introduire dans les arts et la littérature : le refus flamboyant de jouer à un jeu où tout le monde triche, la furieuse affirmation « qu'il y a autre chose ». Un énorme effort, non peut-être pour penser le réel dans sa totalité, mais pour empêcher que le réel soit pensé de façon faussement cohérente. Une rupture essentielle. « Je suis un taon qui harcèle le cuir de la connaissance pour l'empêcher de dormir. »

Le Livre des Damnés ? « Un rameau d'or pour les cinglés », déclara John Winterich. « Une des monstruosités de la littérature », écrivit Edmund Pearson. Pour Ben Hecht, « Charles Fort est l'apôtre de l'exception et le prêtre mystificateur de l'improbable ». Martin Gardner, cependant, reconnaît que « ses sarcasmes sont en harmonie avec les critiques les plus valables d'Einstein et de Russell ». John W. Campbell assure « qu'il y a dans cette œuvre les germes d'au moins six sciences nouvelles ». « Lire Charles Fort, c'est chevaucher une comète », avoue Maynard Shipley, et Théodore Dreiser voit en lui « la plus grande figure littéraire depuis Edgar Poe ».

Ce n'est qu'en 1955 que Le Livre des Damnés fut publié : en France par mes soins(33) qui ne furent sans doute pas assez diligents. En dépit d'une excellente traduction et présentation de Robert Benayoun et d'un message de Tiffany Thayer, qui préside aux États-Unis la Société des Amis de Charles Fort(34), cet ouvrage extraordinaire passa quasiment inaperçu. Nous nous consolâmes, Bergier et moi, de cette mésaventure d'un de nos plus chers maîtres en imaginant celui-ci goûter, du fond de la super-mer des Sargasses célestes où il réside sans doute, cette clameur du silence qui monte vers lui du pays de Descartes.

Notre ancien embaumeur de papillons avait horreur du fixé, du classé, du défini. La Science isole les phénomènes et les choses pour les observer. La grande idée de Charles Fort est que rien n'est isolable. Toute chose isolée cesse d'exister.

Un machaon pompe une giroflée : c'est un papillon plus du suc de giroflée ; c'est une giroflée moins un appétit de papillon. Toute définition d'une chose en soi est un attentat contre la réalité. « Parmi les tribus dites sauvages, on entoure de soins respectueux les simples d'esprit. On reconnaît généralement la définition d'une chose en termes d'elle-même comme un signe de faiblesse d'esprit. Tous les savants commencent leurs travaux par ce genre de définition, et parmi nos tribus, on entoure de soins respectueux les savants. »

Voilà Charles Hoy Fort, amateur d'insolite, scribe des miracles, engagé dans une formidable réflexion sur la réflexion. Car c'est à la structure mentale de l'homme civilisé qu'il s'en prend. Il n'est plus du tout d'accord avec le moteur à deux temps qui alimente le raisonnement moderne. Deux temps : le oui et le non, le positif et le négatif. La connaissance et l'intelligence modernes reposent sur ce fonctionnement binaire juste, faux, ouvert, fermé ; vivant, mort, liquide, solide, etc. Ce que réclame Fort contre Descartes, c'est un point de vue sur le général à partir de quoi le particulier pourrait être défini dans ses rapports avec lui ; à partir de quoi chaque chose serait perçue comme intermédiaire d'autre chose. Ce qu'il réclame, c'est une nouvelle structure mentale, capable de percevoir comme réels les états intermédiaires entre le oui et le non, le positif et le négatif. C'est-à-dire un raisonnement au-dessus du binaire. Un troisième œil de l'intelligence, en quelque sorte. Pour exprimer la vision de ce troisième œil, le langage, qui est un produit du binaire (une conjuration, une limitation organisée), n'est pas suffisant. Il faut donc à Fort utiliser des adjectifs à double face en épithètes-Janus « réel-irréel », « immatériel-matériel », « soluble-insoluble ».

Un de nos amis avait, un jour que nous déjeunions avec lui, Bergier et moi, inventé de toutes pièces un grave professeur autrichien, fils d'un hôtelier de Magdebourg à l'enseigne Les Deux Hémisphères, nommé Kreyssler. Herr Professor Kreyssler, dont il nous entretint longuement, avait consacré une œuvre gigantesque à la refonte du langage occidental. Notre ami songeait à faire paraître dans une revue sérieuse une étude sur le « verbalisme de Kreyssler » et c'eût été une mystification très utile. Donc, Kreyssler avait tenté de dénouer le corset du langage, afin que celui-ci se gonflât enfin des états intermédiaires négligés dans notre actuelle structure mentale. Prenons un exemple. Le retard et l'avance. Comment définirai-je le retard sur l'avance que je souhaitais prendre ? Il n'y a pas de mot. Kreyssler proposait : l'atard. Et l'avance sur le retard que j'avais ? La revance. Il ne s'agit ici que des intermédiarités du temps. Plongeons dans les états psychologiques. L'amour et la haine. Si j'aime lâchement, n'aimant que moi à travers l'autre, ainsi entraîné vers la haine, est-ce l'amour ? Ce n'est que l'amaine. Si je hais mon ennemi, ne perdant point cependant le fil de l'unité de tous les êtres, faisant mon devoir d'ennemi mais conciliant haine et amour, ce n'est pas la haine, c'est la hour. Passons aux intermédiarités fondamentales. Qu'est-ce que mourir et qu'est-ce que vivre ? Tant d'états intermédiaires que nous refusons de voir ! Il y a mouvre, qui n'est pas vivre, qui est seulement s'empêcher de mourir. Et il y a vivre vraiment, en dépit de devoir mourir, qui est virir. Voyez enfin les états de conscience. Comme notre conscience flotte entre dormir et veiller. Combien de fois ma conscience ne fait que vemir : croire qu'elle veille quand elle se laisse dormir ! Dieu veuille que, se sachant si prompte à dormir, elle essaye de veiller, et c'est doriller.