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«  Pourquoi, si nous avons été visités, ne le sommes-nous plus ?

«  J'entrevois une réponse simple et immédiatement acceptable :

«  Éduquerions-nous, civiliserions-nous, si nous le pouvions, des cochons, des oies et des vaches ? Serions-nous avisés d'établir des relations diplomatiques avec la poule qui fonctionne pour nous satisfaire de son sens absolu de l'achèvement ?

« Je crois que nous sommes des biens immobiliers, des accessoires, du bétail.

« Je pense que nous appartenons à quelque chose. Qu'autrefois, la Terre était une sorte de no man's land que d'autres mondes ont exploré, colonisé et se sont disputé entre eux.

« À présent, quelque chose possède la Terre et en a éloigné tous les colons. Rien ne nous est apparu venant d'ailleurs, aussi ouvertement qu'un Christophe Colomb débarquant sur San Salvador ou Hudson remontant le fleuve qui porte son nom. Mais, quant aux visites subreptices rendues à la planète, tout récemment encore, quant aux voyageurs émissaires venus peut-être d'un autre monde et tenant beaucoup à nous éviter, nous en aurons des preuves convaincantes.

« En entreprenant cette tâche, il me faudra négliger à mon tour certains aspects de la réalité. Je vois mal par exemple comment couvrir dans un seul livre tous les usages possibles de l'humanité pour un mode différent d'existence ou même justifier l'illusion flatteuse qui veut que nous soyons utiles à quelque chose. Des cochons, des oies et des vaches doivent tout d'abord découvrir qu'on les possède, puis se préoccuper de savoir pourquoi on les possède. Peut-être sommes-nous utilisables, peut-être un arrangement s'est-il opéré entre plusieurs parties : quelque chose a sur nous droit légal par la force, après avoir payé pour l'obtenir l'équivalent des verroteries que lui réclamait notre propriétaire précédent, plus primitif. Et cette transaction est connue depuis plusieurs siècles par certains d'entre nous, moutons de tête d'un culte ou d'un ordre secret, dont les membres en esclaves de première classe nous dirigent au gré des instructions reçues, et nous aiguillent vers notre mystérieuse fonction.

« Autrefois, bien avant que la possession légale ait été établie, des habitants d'une foule d'Univers ont atterri sur terre, y ont sauté, volé, mis à la voile ou dérivé, poussés, tirés vers nos rivages, isolément ou bien par groupes, nous visitant à l'occasion ou périodiquement, pour raisons de chasse, de troc ou de prospection, peut-être aussi pour remplir leurs harems. Ils ont chez nous planté leurs colonies, se sont perdus ou ont dû repartir. Peuples civilisés ou primitifs, êtres ou choses, formes blanches, noires ou jaunes. »

Nous ne sommes pas seuls, la Terre n'est pas seule, « nous sommes tous des insectes et des souris, et seulement différentes expressions d'un grand fromage universel » dont nous percevons très vaguement les fermentations et l'odeur. Il y a d'autres mondes derrière le nôtre, d'autres vies derrière ce que nous appelons la vie. Abolir les parenthèses de l'exclusionnisme pour ouvrir les hypothèses de l'Unité fantastique. Et tant pis si nous nous trompons, si nous dessinons, par exemple, une carte de l'Amérique sur laquelle l'Hudson conduirait directement à la Sibérie, l'essentiel, dans ce moment de renaissance de l'esprit et des méthodes de connaissance, est que nous sachions fermement que les cartes sont à redessiner, que le monde n'est pas ce que nous pensions qu'il était, et que nous devons nous-mêmes devenir, au sein de notre propre conscience, autre chose que ce que nous étions.

D'autres mondes communiquent avec la terre. Il y a des preuves. Celles que nous croyons voir ne sont peut-être pas les bonnes. Mais il y en a. Les marques de ventouses sur les montagnes : des preuves ? On ne sait. Mais elles nous mettront l'esprit en éveil pour en trouver de meilleures :

« Ces marques me paraissent symboliser la communication.

« Mais pas des moyens de communication entre habitants de la terre. J'ai l'impression qu'une force extérieure a marqué de symboles les rochers de la terre, et ceci de très loin. Je ne pense pas que les marques de ventouses soient des communications inscrites entre divers habitants de la terre, parce qu'il paraît inacceptable que les habitants de la Chine, de l'Écosse et de l'Amérique aient tous conçu le même système. Les marques de ventouses sont des séries d'impressions à même le roc et faisant penser irrésistiblement à des ventouses. Parfois, elles sont entourées d'un cercle, parfois d'un simple demi-cercle. On en trouve virtuellement partout, en Angleterre, en France, en Amérique, en Algérie, en Caucasie et en Palestine, partout sauf peut-être dans le Grand Nord. En Chine, les falaises en sont parsemées. Sur une falaise proche du lac de Côme, il y a un labyrinthe de ces marques. En Italie, en Espagne et aux Indes, on les trouve en quantités incroyables. Supposons qu'une force disons analogue à la force électrique puisse de loin marquer les rochers, comme le sélénium peut à des centaines de kilomètres être marqué par les téléphotographes, mais je suis l'homme de deux esprits.

« Des explorateurs perdus venus de quelque part. On tente, de quelque part, de communiquer avec eux, et une frénésie de messages pleut en averse sur la terre, dans l'espoir que certains d'entre eux marqueront les rochers, près des explorateurs égarés. Ou encore, quelque part sur terre, il y a une surface rocheuse d'un genre très spécial, un récepteur, une construction polaire, ou une colline abrupte et conique, sur laquelle depuis des siècles viennent s'inscrire les messages d'un autre monde. Mais parfois, ces messages se perdent et marquent des parois situées à des milliers de kilomètres du récepteur. Peut-être les forces dissimulées derrière l'histoire de la terre ont-elles laissé sur les rochers de Palestine, d'Angleterre, de Chine et des Indes, des archives qui seront un jour déchiffrées, ou des instructions mal dirigées à l'adresse des ordres ésotériques, des francs-maçons, et des jésuites de l'espace. »

Aucune image ne sera trop folle, aucune hypothèse trop ouverte : béliers pour enfoncer la forteresse. Il y a des engins volants, il y a des explorateurs dans l'espace. Et s'ils prélevaient au passage, pour examen, quelques organismes vivants d'ici-bas ? « Je crois qu'on nous pêche. Peut-être sommes-nous hautement estimés par les super-gourmets des sphères supérieures ? Je suis ravi de penser qu'après tout je puisse être utile à quelque chose. Je suis sûr que bien des filets ont traîné dans notre atmosphère, et ont été identifiés à des trombes ou à des ouragans. Je crois qu'on nous pêche, mais je ne le mentionne qu'en passant… »

Voici atteintes les profondeurs de l'inadmissible, murmure avec une tranquille satisfaction notre petit père Charles Hoy Fort. Il retire sa visière verte, frotte ses gros yeux usés, lisse sa moustache de phoque, et il va voir dans la cuisine si sa bonne épouse, Anna, en faisant cuire les haricots rouges du dîner, ne risque pas de mettre le feu à la baraque, aux cartons, aux fiches, au musée de la coïncidence, au conservatoire de l'improbable, au salon des artistes célestes, au bureau des objets tombés, à cette bibliothèque des autres mondes, à cette cathédrale Saint-Ailleurs, au scintillant, au fabuleux costume de Folie que porte la Sagesse.