Dans son discours de réception à l'Université d'Oxford, en 1946, Jean Cocteau rapporte cette anecdote :
« Mon ami Pobers, professeur d'une chaire de parapsychologie à Utrecht, fut envoyé en mission aux Antilles afin d'étudier le rôle de la télépathie, d'un usage courant parmi les simples. Veulent-elles correspondre avec mari ou fils, en ville, les femmes s'adressent à un arbre, et père ou fils rapporte ce qu'on lui demande. Un jour que Pobers assistait à ce phénomène et demandait à la paysanne pourquoi elle employait un arbre, sa réponse fut surprenante et apte à résoudre tout le problème moderne de nos instincts atrophiés par les machines, sur quoi l'homme se repose. Voici donc la question : « Pourquoi vous adressez-vous à un arbre ? » Et voici la réponse : « Parce que je suis pauvre. Si j'étais riche, j'aurais le téléphone. »
Des électro-encéphalogrammes de Yogis en extase montrent des courbes qui ne correspondent à aucune des activités cérébrales connues de nous à l'état de veille ou de sommeil. Il y a beaucoup de blancs enluminés sur la carte de l'esprit civilisé : précognition, intuition, télépathie, génie, etc. Le jour où l'exploration de ces régions sera réellement développée, où l'on aura frayé des pistes à travers divers états de conscience inconnus de notre psychologie classique, l'étude des civilisations anciennes et des peuples dits primitifs révélera peut-être des technologies véritables et des aspects essentiels de la connaissance. À un centralisme culturel succédera un relativisme qui nous fera apparaître l'histoire de l'humanité sous une lumière nouvelle et fantastique. Le progrès n'est pas de renforcer les parenthèses, mais de multiplier les traits d'union.
Avant de poursuivre, et pour vous distraire un peu, nous aimerions vous faire lire une petite histoire que nous goûtons très fort. Elle est d'Arthur Clarke, bon philosophe à nos yeux. Nous l'avons traduite à votre intention. Repos donc, et place aux explosifs enfantillages !
III
LES NEUF MILLIARDS DE NOMS DE DIEU
par Arthur C. Clarke.
Le docteur Wagner parvint à se contenir. C'était méritoire. Puis il dit :
« Votre requête est un peu déconcertante. À ma connaissance, c'est la première fois qu'un monastère tibétain passe commande d'un calculateur électronique. Je ne veux pas être curieux, mais j'étais loin de penser qu'un tel établissement puisse avoir besoin de cette machine. Puis-je vous demander ce que vous voulez en faire ? »
Le lama réajusta les pans de sa robe de soie et posa sur le bureau la règle à calcul avec laquelle il venait d'effectuer des conversions livre-dollar.
« Volontiers, votre calculateur électronique type 5 peut faire, si j'en crois votre catalogue, toutes les opérations mathématiques jusqu'à 10 décimales. Cependant ce qui m'intéresse, ce sont des lettres, non pas des chiffres. Je vous demanderai de modifier le circuit de sortie de façon à imprimer des lettres plutôt que des colonnes de chiffres.
— Je ne saisis pas bien…
— Depuis que notre lamaserie a été fondée, voici plus de trois siècles, nous nous consacrons à un certain travail. C'est un travail qui peut vous paraître étrange et je vous demanderai de m'écouter avec une grande ouverture d'esprit.
— D'accord.
— C'est simple. Nous sommes en train d'établir la liste de tous les noms possibles de Dieu.
— Pardon ? »
Le lama continua imperturbablement :
« Nous avons d'excellentes raisons de croire que tous ces noms comportent au plus neuf lettres de notre alphabet.
— Et vous avez fait cela pendant trois siècles ?
— Oui. Nous avions estimé qu'il nous faudrait quinze mille ans pour achever notre tâche. »
Le docteur émit un sifflement accablé, de manière un peu étourdie :
« O.K., je vois maintenant pourquoi vous voulez louer une de nos machines. Mais quel est le but de l'opération ? »
Pendant une fraction de seconde, le lama hésita et Wagner craignit d'avoir offensé ce singulier client qui venait de faire le voyage Lhassa-New York, une règle à calculer et le catalogue de la Compagnie des Compteurs Électroniques dans la poche de sa robe safran.
« Appelez cela un rituel si vous voulez, dit le lama, mais c'est une partie fondamentale de notre foi. Les noms de l'Être Suprême, Dieu, Jupiter, Jéhovah, Allah, etc., ne sont que des étiquettes dessinées par les hommes. Des considérations philosophiques trop complexes pour que je les expose ici nous ont amenés à la certitude que, parmi toutes les permutations et combinaisons possibles des lettres, se trouvent les véritables noms de Dieu. Or, notre but est de les retrouver et de les écrire tous.
— Je vois. Vous avez commencé par A. A. A. A. A. A. A. A. A., et vous allez arriver à Z. Z. Z. Z. Z. Z. Z. Z. Z.
— Sauf que nous utilisons notre alphabet à nous. Il vous sera bien entendu facile de modifier la machine à écrire électrique, de façon qu'elle utilise notre alphabet. Mais un problème qui vous intéressera davantage sera la mise au point des circuits spéciaux éliminant d'avance les combinaisons inutiles. Par exemple, aucune des lettres ne doit apparaître plus de trois fois successivement.
— Trois ? Vous voulez dire deux.
— Non. Trois. Mais l'explication complète exigerait trop de temps, même si vous compreniez notre langue. »
Wagner dit précipitamment :
« Sûrement, sûrement, continuez.
— Il vous sera facile d'adapter votre calculateur automatique en fonction de ce but. Avec un programme convenable, une machine de ce genre peut permuter les lettres les unes après les autres et imprimer un résultat. Ainsi, conclut avec tranquillité le lama, ce qui nous aurait pris encore quinze mille ans sera achevé en cent jours. »
Le docteur Wagner se sentait perdre le sens des réalités. À travers les baies du building, les bruits et les lumières de New York s'estompaient. Il était transporté dans un monde différent. Là-bas, dans leur lointain asile montagneux, génération après génération, des moines tibétains composaient depuis trois cents ans leur liste de noms dépourvus de sens… Il n'y avait donc pas de limite à la folie des hommes ? Mais le docteur Wagner ne devait pas manifester ses pensées. Le client a toujours raison…
Il répondit :
« Je ne doute pas que nous puissions modifier la machine type 5, de façon à imprimer des listes de cette sorte. L'installation et l'entretien m'inquiètent davantage. En outre, il ne sera pas facile de la livrer au Tibet.
— Nous pouvons arranger cela. Les pièces détachées sont de dimensions suffisamment faibles pour être transportées par avion. C'est d'ailleurs pourquoi nous avons choisi votre machine. Envoyez les pièces aux Indes, nous nous chargerons du reste.
— Désirez-vous engager deux de nos ingénieurs ?
— Oui, pour mettre en place et surveiller la machine durant les cents jours.
— Je vais faire une note à la direction du personnel, dit Wagner en écrivant sur son bloc-notes. Mais deux questions restent à résoudre… »
Avant qu'il ait pu terminer sa phrase, le lama avait sorti de sa poche une mince feuille de papier :
« Ceci est l'état certifié de mon compte à la Banque Asiatique.
— Je vous remercie. C'est parfait… Mais, si vous permettez, la seconde question est tellement élémentaire que j'hésite à la mentionner. Il arrive souvent que l'on oublie quelque chose d'évident… Avez-vous une source d'énergie électrique ?
— Nous avons un générateur Diesel électrique de 50 kW de puissance, 110 volts. Il a été installé voici cinq ans et fonctionne bien. Il nous facilite la vie à la lamaserie. Nous l'avons acquis surtout pour faire tourner les moulins à prières.