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Réponse : « Nous autres, civilisations, savons maintenant que nous sommes mortelles. » Ce sont justement les techniques les plus évoluées qui risquent d'entraîner la disparition totale de la civilisation dont elles sont nées. Imaginons notre propre civilisation dans un proche futur. Toutes les centrales d'énergie, toutes les armes, tous les émetteurs et récepteurs de télécommunications, tous les appareils d'électricité et de nucléonique, bref, tous les instruments technologiques se trouvent basés sur le même principe de production d'énergie. À la suite de quelque réaction en chaîne, tous ces instruments, gigantesques ou de poche, explosent. Tout le potentiel matériel et la plus grande partie du potentiel humain d'une civilisation disparaît. Ne restent que les choses qui ne témoignent pas de cette civilisation, que les hommes qui vivaient plus ou moins à l'écart de celle-ci. Les survivants retombent à la simplicité. Ne demeurent que des souvenirs, consignés après la catastrophe de façon maladroite : des récits d'apparence légendaire, mythique, où passe le thème de l'expulsion d'un paradis terrestre et le sentiment qu'il y a de grands dangers, de grands secrets cachés au sein de la matière. Tout recommence, à partir de l'Apocalypse : « La lune devint comme du sang et les cieux se refermèrent comme un rouleau de parchemin… »

Des patrouilles du gouvernement australien, s'aventurant en 1946 dans les hautes terres incontrôlées de la Nouvelle-Guinée, trouvèrent là des peuplades remuées par un grand vent d'excitation religieuse : le culte du « cargo » venait de naître. Le « cargo » est un terme anglais qui désigne les marchandises commerciales à destination des indigènes : boîtes de conserve, bouteilles d'alcool, lampes à paraffine, etc. Pour ces hommes encore à l'âge de pierre, le soudain contact avec de telles richesses ne pouvait être que bouleversant. Mais les hommes blancs pouvaient-ils avoir fabriqué eux-mêmes de telles richesses ? Impossible. Les Blancs que l'on voit sont de toute évidence incapables de faire naître de leurs doigts un objet merveilleux. Soyons positifs, se disaient à peu près les indigènes de Nouvelle-Guinée : avez-vous jamais vu un homme blanc fabriquer quelque chose ? Non, mais les Blancs se livrent à de très mystérieuses activités : ils s'habillent tous de la même façon. Parfois, ils s'assoient devant une boîte de métal sur laquelle il y a des cadrans et écoutent des bruits bizarres qui en sortent. Ils font des signes sur des feuilles blanches. Ce sont là des rites magiques, grâce auxquels ils obtiennent des dieux que ceux-ci leur envoient le « cargo ». Les indigènes se mirent donc à tenter de copier ces « rites » : ils essayèrent de se vêtir à l'européenne, parlèrent dans des boîtes de conserve, dressèrent des tiges de bambous au-dessus de leurs cases, à l'imitation des antennes. Et ils construisirent de fausses pistes d'atterrissage, dans l'attente du « cargo ».

Bien. Et si nos ancêtres avaient interprété de cette manière leurs contacts avec des civilisations supérieures ? Il nous resterait la Tradition, c'est-à-dire l'enseignement de « rites » qui étaient en réalité des manières très légitimes d'agir en fonction de connaissances autres. Nous aurions imité enfantinement des attitudes, des gestes, des manipulations, sans les comprendre, sans les relier à une réalité complexe qui nous échappait, dans l'attente que ces gestes, ces attitudes, ces manipulations, nous apportent quelque chose. Quelque chose qui ne vient pas : une manne « céleste », en vérité acheminée par des voies que notre imagination ne pouvait concevoir. Il est plus facile de tomber dans le rituel que d'accéder à la connaissance, plus facile d'inventer des dieux que de comprendre des techniques. Ceci dit, j'ajoute que ni Bergier ni moi-même n'entendons ramener tout élan spirituel à une ignorance matérielle. Bien au contraire. Pour nous, la vie spirituelle existe. Si Dieu dépasse toute réalité, nous trouverons Dieu quand nous aurons connu toute réalité. Et s'il y a dans l'homme des pouvoirs qui lui permettent de comprendre tout l'Univers, Dieu est peut-être tout l'Univers, plus autre chose.

Mais poursuivons notre exercice d'ouverture de l'esprit : si ce que nous appelons l'ésotérisme n'était en fait qu'un exotérisme ? Si les plus vieux textes de l'humanité, sacrés à nos yeux, n'étaient que des traductions abâtardies, des vulgarisations hasardeuses, des rapports de troisième main, des souvenirs quelque peu faussés de réalités techniques ? Nous interprétons ces vieux textes sacrés comme s'ils étaient de toute évidence l'expression de « vérités » spirituelles, de symboles philosophiques, d'images religieuses. C'est que, les lisant, nous ne nous référons qu'à nous-mêmes, hommes occupés par notre petit mystère intérieur : j'aime le bien et fais le mal, je vis et vais mourir, etc. Ils s'adressent à nous : ces engins, ces foudres, ces mannes, ces apocalypses sont des représentations du monde de notre esprit et de notre âme. C'est à moi que l'on parle, à moi, pour moi… Et s'il s'agissait de lointains souvenirs déformés d'autres mondes qui ont existé, du passage sur cette terre d'autres êtres qui cherchaient, qui savaient, qui faisaient ?

Imaginez un temps très ancien où les messages en provenance d'autres intelligences dans l'Univers étaient captés et interprétés, où des visiteurs interplanétaires avaient installé un réseau sur la Terre, où un trafic cosmique avait été établi. Imaginez qu'il existe encore, dans quelque sanctuaire, des notes, des diagrammes, des rapports, déchiffrés avec peine, au cours des millénaires, par des moines détenteurs des secrets anciens, mais nullement qualifiés pour comprendre ces secrets dans leur totalité, n'ayant cessé d'interpréter, d'extrapoler. Exactement comme pourraient faire des sorciers de Nouvelle-Guinée essayant de comprendre une feuille de papier sur laquelle sont inscrit les horaires des avions entre New York et San Francisco. À la limite, vous avez le livre de Gurdjieff : Récits de Belzébuth à son petit Fils, plein de références à des concepts inconnus, à un langage invraisemblable. Gurdjieff dit qu'il a eu accès à des « sources ». Des sources qui ne sont elles-mêmes que des déviations. Il fait une traduction de millième main, y ajoutant ses idées personnelles ; construisant une symbolique du psychisme humain : voilà l'ésotérisme.

Un prospectus-guide des lignes d'aviation intérieures des U.S.A. : « Vous pouvez retenir votre place n'importe où. Cette demande de réservation est enregistrée par un robot électronique. Un autre robot vous retient la place sur l'avion que vous désirez. Le billet qui vous sera remis sera perforé selon, etc. » Songez à ce que cela donnerait à la millième traduction en dialecte amazonien, faite par des gens qui n'ont jamais vu un avion, ignorent ce qu'est un robot et ne connaissent pas les noms des villes citées dans ce guide. Et, maintenant, imaginez l'ésotérisme devant ce texte, remontant aux sources de la sagesse ancienne et cherchant un enseignement pour la conduite de l'âme humaine…

S'il y a eu, dans la nuit des temps, des civilisations bâties sur un système de connaissances, il y a eu des manuels. Les cathédrales seraient des manuels de la connaissance alchimique. Il n'est pas exclu que certains de ces manuels, ou des fragments, aient été retrouvés, pieusement conservés et indéfiniment recopiés par des moines dont la tâche était moins de comprendre que de sauvegarder. Indéfiniment recopiés, enluminés, transposés, interprétés, non en fonction de ces connaissances anciennes, hautes et complexes, mais en fonction du peu de savoir de l'âge suivant. Mais en fin de compte, toute réelle connaissance technique, scientifique, poussée à son extrémité, entraîne une connaissance profonde de la nature de l'esprit, des ressources du psychisme, introduit à un état supérieur de conscience. Si, à partir des textes « ésotériques », – même s'ils ne sont que ce que nous en disons ici – des hommes ont pu remonter vers cet état supérieur de conscience, ils ont, d'une certaine manière, renoué avec la splendeur des civilisations englouties. Il n'est pas exclu non plus qu'il y ait deux sortes de « textes sacrés » : fragments de témoignages d'une ancienne connaissance technique, et fragments de livres purement religieux, inspirés par Dieu. Les deux seraient confondus, faute de références permettant de les distinguer. Et il s'agit bien, dans les deux cas, de textes également sacrés.