Sacrée est l'aventure indéfiniment recommencée et pourtant indéfiniment progressive de l'intelligence sur Terre. Et sacré est le regard de Dieu sur cette aventure, le regard sous lequel se trouve tenue cette aventure.
Voulez-vous nous permettre de terminer cette étude, ou plutôt cet exercice, sur une histoire ? C'est le récit d'un jeune écrivain américain, Walter M. Miller. Quand nous le découvrîmes, Bergier et moi, nous éprouvâmes une profonde jubilation. Puisse-t-il en être ainsi pour vous !
VI
UN CANTIQUE POUR SAINT LEIBOWITZ
par Walter M. Miller.
N'eût été ce pèlerin qui lui apparut tout à coup au beau milieu du désert où il poursuivait son jeûne rituel de Carême, Frère Francis Gérard de l'Utah n'aurait certainement jamais découvert le document sacré. C'était d'ailleurs la première fois qu'il avait l'occasion de voir un pèlerin ceint d'un pagne, suivant la meilleure tradition, mais un coup d'œil suffit néanmoins au jeune moine pour se convaincre que le personnage était authentique. Le pèlerin était un vieil homme dégingandé qui boitillait en s'étayant du bâton classique ; sa barbe en broussaille était tachée de jaune autour du menton et il transportait une petite outre sur l'épaule. Coiffé d'un vaste chapeau et chaussé de sandales, il avait les reins sanglés d'un lambeau de toile à sac, passablement sale et dépenaillé. C'était là tout son costume et il sifflotait (faux) tout en dévalant la piste rocailleuse du nord. Il paraissait se diriger vers l'abbaye des Frères de Leibowitz, sise à une dizaine de kilomètres vers le sud.
Dès qu'il aperçut le jeune moine dans son désert de pierrailles, le pèlerin cessa de siffler et se mit à l'examiner curieusement. Frère Francis, lui, se garda bien de contrevenir à la règle de silence établie par son Ordre pour les jours de jeûne ; détournant bien vite son regard, il continua donc son travail, qui consistait à élever un rempart de grosses pierres pour protéger des loups son habitation provisoire.
Quelque peu affaibli après dix jours d'un régime exclusivement composé de baies de cactus, le jeune religieux sentait la tête lui tourner tandis qu'il continuait son labeur. Depuis quelque temps déjà, le paysage semblait danser devant ses yeux et il voyait flotter autour de lui des taches noires ; aussi se demanda-t-il tout d'abord si cette apparition barbue n'était pas un simple mirage engendré par la faim… Mais le pèlerin lui-même ne tarda pas à dissiper ses doutes :
« Ola allay ! » fit-il en le hélant joyeusement, d'une voix agréable et mélodieuse.
Puisque la règle du silence l'empêchait de répondre, le jeune moine se contenta de dédier au sol un timide sourire.
« Cette route mène bien à l'abbaye ? » reprit alors l'errant.
Fixant toujours la terre le novice hocha la tête affirmativement, puis il se baissa pour ramasser un petit morceau d'une pierre blanche, pareille à de la craie.
« Et que faites-vous ici, avec tous ces rochers ? » poursuivit le pèlerin en se rapprochant de lui.
En grande hâte, Frère Francis s'agenouilla pour tracer sur une large pierre plate les mots « Solitude et Silence ». S'il savait lire – ce qui était d'ailleurs improbable, à considérer les statistiques – le pèlerin pourrait ainsi comprendre que sa seule présence constituait pour le pénitent une occasion de péché, et il lui ferait sans doute la grâce de se retirer sans plus insister.
« Ah, bon ! » fit le barbu.
Un instant, il demeura immobile, promenant ses regards autour de lui, puis il frappa une grosse roche de son bâton :
« Tenez, dit-il, en voilà une qui ferait bien votre affaire… Allons, bonne chance, et puissiez-vous trouver la Voix que vous cherchez ! »
Sur le moment, Frère Francis ne comprit pas que l'étranger avait voulu dire « Voix » avec un V majuscule ; il imagina simplement que le vieil homme l'avait pris pour un sourd-muet. Après avoir jeté un rapide coup d'œil au pèlerin qui s'éloignait en sifflotant derechef, il s'empressa de lui dédier une bénédiction silencieuse pour lui assurer un bon voyage, puis il se remit à son travail de maçon, pressé de se construire un petit enclos en forme de cercueil dans lequel il pourrait s'étendre pour dormir sans que sa chair offrît un appât aux loups dévorants.
Un céleste troupeau de cumulus passa au-dessus de sa tête : après avoir cruellement induit le désert en tentation, ces nuages allaient maintenant dispenser aux montagnes leur humide bénédiction… Leur passage rafraîchit un instant le jeune moine en le protégeant des rayons brûlants du soleil et il en profita pour activer son travail, non sans ponctuer ses moindres gestes d'oraisons chuchotées pour s'assurer la véritable vocation – car c'était là, aussi bien, le but même qu'il cherchait à atteindre pendant sa période de jeûne dans le désert.
Finalement, Frère Francis saisit la grosse pierre que le pèlerin lui avait indiquée… mais les bonnes couleurs que lui avaient données ses travaux de force désertèrent soudain son visage et il laissa précipitamment retomber le quartier de roc, comme s'il eût tout à coup touché un serpent.
Une boîte de métal rouillé gisait là, à ses pieds, partiellement enfouie dans la pierraille…
Poussé par la curiosité, le jeune moine voulut aussitôt la saisir, mais il fit d'abord un pas en arrière et se signa bien vite, en marmottant du latin. Après quoi, rassuré, il ne craignit plus de s'adresser à la boîte elle-même.
« Vade retro, Satanas ! » lui enjoignit-il en la menaçant du pesant crucifix de son rosaire. « Disparais, Vil Séducteur ! »
Tirant subrepticement de sous sa robe un minuscule goupillon, il aspergea la boîte d'eau bénite, à toutes fins utiles. « Si tu es créature diabolique, va-t'en ! »
Mais la boîte n'eut pas l'air de vouloir disparaître, ni d'exploser, ni même de se racornir dans une odeur de soufre… Elle se contenta de rester tranquillement à sa place, laissant au vent du désert le soin de faire évaporer les gouttelettes sanctificatrices qui la recouvraient.
« Ainsi soit-il ! » fit alors le religieux en s'agenouillant pour saisir l'objet.
Assis parmi les cailloux, il passa plus d'une heure à marteler la boîte avec une grosse pierre pour l'ouvrir. Tandis qu'il travaillait de la sorte, l'idée lui vint que cette relique archéologique – car c'était bien de cela, visiblement, qu'il s'agissait – était peut-être un signe envoyé par le Ciel pour lui marquer que la Vocation lui était accordée. Aussitôt, pourtant, il chassa de son esprit cette pensée, se souvenant à temps que le Père Abbé l'avait très sérieusement mis en garde contre toute révélation personnelle directe à caractère spectaculaire. S'il avait quitté l'abbaye pour accomplir dans le désert ce jeûne de quarante jours, réfléchit-il, c'était justement pour que sa pénitence lui valût une inspiration d'en haut qui l'appellerait aux Saints Ordres. Il ne devait pas s'attendre à être le témoin de visions ou à s'entendre appeler par des voix célestes : de tels phénomènes, chez lui, n'eussent trahi qu'une vaine et stérile présomption. Trop de novices avaient ramené de leur retraite dans le désert d'abondantes histoires de présages, de prémonitions et de visions célestes, aussi l'excellent Père Abbé avait-il adopté une politique énergique en face de ces prétendus miracles. « Le Vatican est seul qualifié pour se prononcer là-dessus, avait-il grogné, et il faut bien se garder de prendre pour révélation divine ce qui n'est autre chose que l'effet d'un coup de soleil. »