Malgré qu'il en eût, cependant, Frère Francis ne pouvait s'empêcher de manipuler la vieille boîte de métal avec un infini respect, tout en la martelant de son mieux pour l'ouvrir…
Elle céda soudain, répandant son contenu sur le sol, et le jeune religieux sentit un frisson glacé lui parcourir l'échine. L'Antiquité elle-même allait se révéler à lui ! Passionné d'archéologie, il avait peine à en croire le témoignage de ses yeux, et il songea tout à coup que Frère Jeris allait en être malade de jalousie – mais il se reprocha vite cette pensée peu charitable et il se mit à remercier le Ciel qui le gratifiait d'un pareil trésor.
Tremblant d'émoi, il toucha d'une main précautionneuse les objets contenus dans la boîte en s'efforçant de les trier. Ses études antérieures lui permirent ainsi de reconnaître dans le lot un tournevis, sorte d'instrument utilisé autrefois pour introduire dans du bois des tiges de métal fileté – et une espèce de petite cisaille à lames coupantes. Il découvrit aussi un outil bizarre, composé d'un manche de bois pourri et d'une forte tige de cuivre à laquelle adhéraient encore quelques parcelles de plomb fondu, mais il ne parvint pas à l'identifier. La boîte contenait encore un petit rouleau d'une bande noire et collante, trop détériorée par les siècles pour qu'on pût savoir ce que c'était, et de nombreux fragments de verre et de métal, ainsi que plusieurs de ces petits objets tubulaires à moustaches de fil de fer que les païens des montagnes considéraient comme des amulettes, mais que certains archéologues croyaient être des restes de la légendaire machina analyca, antérieure au Déluge de Flammes.
Frère Francis examina soigneusement tous ces objets avant de les ranger à côté de lui sur la grande pierre plate ; quant aux documents, il se réserva de les examiner en dernier lieu. Comme toujours, d'ailleurs, c'étaient eux qui constituaient la plus importante découverte, étant donné le très petit nombre de papiers qui avaient échappé aux terribles autodafés allumés pendant l'Âge de la Simplification par une populace ignorante et vengeresse ne craignant pas de détruire ainsi jusqu'aux textes sacrés eux-mêmes.
La précieuse boîte contenait deux de ces inestimables papiers, ainsi que trois petites feuilles de notes manuscrites. Tous ces vénérables documents étaient très fragiles, la vétusté les ayant desséchés et rendus cassants, aussi le jeune moine les mania-t-il avec les plus grandes précautions, en ayant bien soin de les protéger du vent avec un pan de sa robe. Ils étaient d'ailleurs à peine lisibles et rédigés en anglais antédiluvien, cette langue ancienne qui, comme le latin, n'était plus employée, à l'heure actuelle, que par les moines et le Rituel de la liturgie. Frère Francis se mit à les déchiffrer lentement, reconnaissant les mots au passage sans bien pénétrer leur signification exacte. On lisait sur l'une des petites feuilles : « 1 livre saucisse, 1 boîte choucroute pour Emma. » La seconde feuille disait : « Penser à prendre formule 1040 pour déclaration impôts. » La troisième, enfin, ne comportait que des chiffres et une longue addition, puis un chiffre représentant manifestement un pourcentage soustrait du total précédent et suivi du mot « Zut ! ». Incapable de comprendre quoi que ce fût à ces documents, le moine se contenta de vérifier les calculs et les trouva justes.
Des deux autres papiers contenus dans la boîte, l'un, étroitement serré en un petit rouleau, menaçait de tomber en morceaux si l'on s'avisait de le dérouler. Frère Francis ne réussit à y déchiffrer que deux mots : « Pari Mutuel », et il le remit dans la boîte pour l'examiner plus tard, une fois soumis à un traitement conservateur approprié.
Le second document se composait d'un grand papier plusieurs fois replié sur lui-même et si cassant à l'endroit des pliures que le religieux dut se contenter d'en écarter précautionneusement les feuillets pour y jeter un coup d'œil.
C'était un plan, un réseau compliqué de lignes blanches, tracées sur fond bleu !
Un nouveau frisson parcourut l'échine de Frère Francis : c'était un bleu qu'il tenait là – un de ces documents anciens de toute rareté que les archéologues appréciaient tant et que les savants et interprètes spécialisés avaient généralement tant de mal à déchiffrer !
Mais l'incroyable bénédiction que constituait une pareille trouvaille ne se bornait pas là : parmi les mots tracés dans l'un des angles inférieurs du document, voilà, en effet, que Frère Francis découvrit tout à coup le nom même du fondateur de son ordre : le Bienheureux Leibowitz en personne !
Les mains du jeune moine se mirent à trembler si fort, dans son allégresse, qu'il faillit en déchirer l'inestimable papier. Les derniers mots que lui avait adressés le pèlerin lui revinrent alors en mémoire : « Puisses-tu trouver la Voix que tu cherches ! » Et c'était bien une Voix qu'il venait de découvrir, une Voix avec un grand V, pareil à celui que forment les deux ailes d'une colombe plongeant vers la terre du haut du firmament, un V majuscule, comme dans Vere dignum, ou Vidi aquam, un V majestueux et solennel, comme ceux qui décorent les grandes pages du Missel – un V, en bref, comme dans Vocation !
Après un dernier coup d'œil au bleu pour s'assurer qu'il ne rêvait point, le religieux entonna ses actions de grâces : « Beate Leibowitz, ora pro me… Sancte Leibowitz, exaudi me… » – et cette dernière formule ne manquait pas d'une certaine audace, puisque le fondateur de son Ordre attendait encore sa canonisation !
Oublieux des injonctions de l'Abbé, Frère Francis se dressa d'un bond et se mit à scruter l'horizon vers le sud, dans la direction qu'avait prise le vieil errant au pagne de jute. Mais le pèlerin avait depuis longtemps disparu… C'était sûrement un ange du Seigneur, se dit Frère Francis, et – qui sait ? – peut-être même le Bienheureux Leibowitz en personne… Ne lui avait-il pas indiqué l'endroit même où découvrir ce miraculeux trésor, en lui conseillant de déplacer certain roc au moment où il lui adressait de prophétiques adieux ?…
Le jeune religieux demeura plongé dans ses exaltantes réflexions jusqu'à l'heure où le soleil couchant vint ensanglanter les montagnes, tandis que les ombres crépusculaires s'amassaient autour de lui. À ce moment-là seulement, la nuit approchante vint le tirer de sa méditation. Il se dit que l'inestimable don qu'il venait de recevoir ne le mettait probablement pas à l'abri des loups et il se hâta de terminer sa muraille protectrice. Puis, comme les étoiles se levaient, il ranima son feu et recueillit les petites baies violettes des cactus qui constituaient son repas. C'était là sa seule nourriture, à l'exception de la poignée de grains de blé desséchés qu'un prêtre lui apportait chaque dimanche. Aussi lui arrivait-il de promener un regard avide sur les lézards qui traversaient les rocs d'alentour – et ses rêves étaient-ils fréquemment peuplés de cauchemars gourmands.
Cette nuit-là, pourtant, la faim était passée au second plan de ses préoccupations. Ce qu'il aurait voulu, avant tout, c'était courir en toute hâte vers l'abbaye pour faire part à ses frères de sa merveilleuse rencontre et de sa miraculeuse découverte. Mais la chose, bien entendu, était absolument hors de question. Vocation ou non, il lui faudrait rester là jusqu'à la fin du Carême et continuer à se comporter comme si rien d'extraordinaire ne lui fût arrivé.
« On bâtira une cathédrale sur cet emplacement », songea-t-il tandis qu'il rêvassait auprès de son feu. Et déjà, son imagination lui montrait le majestueux édifice qui surgirait des ruines de l'ancien village avec ses clochers altiers qu'on pourrait découvrir de plusieurs kilomètres à la ronde.