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Il finit par s'assoupir et, lorsqu'il se réveilla en sursaut, quelques vagues tisons rougeoyaient à peine dans son feu mourant. Il eut soudain l'impression qu'il n'était plus seul dans ce désert… Écarquillant les yeux, il s'efforça de percer les ténèbres qui l'enveloppaient, et c'est alors qu'il aperçut, derrière les dernières braises de son maigre foyer, les prunelles d'un loup qui luisaient dans l'obscurité. Poussant un cri d'effroi, le jeune moine courut aussitôt se blottir dans son cercueil de pierres sèches.

Ce cri qu'il venait de pousser, se dit-il tandis qu'il se terrait, tout tremblant, dans son refuge, ce cri ne constituait pas, à proprement parler, une infraction à la règle du silence… Et il se mit à caresser la boîte de métal qu'il serrait sur son cœur, tout en priant pour que le Carême s'achevât promptement. Autour de lui, des pattes griffues égratignaient les pierres de son enclos…

Toutes les nuits, les loups rôdaient ainsi autour du misérable campement du religieux, emplissant les ténèbres de leurs hurlements de mort et, toute la journée, il se débattait, aux prises avec de véritables cauchemars provoqués par la faim, la chaleur et les impitoyables morsures du soleil. Ses journées, Frère Francis les employait à ramasser du bois pour son feu et aussi à prier, s'évertuant à maîtriser son impatience de voir enfin arriver le Samedi Saint qui marquerait la fin du Carême et celle de son jeûne.

Pourtant, quand ce jour béni se leva enfin, le jeune moine était trop affaibli par les privations pour trouver la force de s'en réjouir. Accablé d'une immense lassitude, il fit sa besace, ramena son capuchon sur sa tête pour se garantir du soleil et mit sa précieuse boîte sous son bras. Puis plus léger d'une quinzaine de kilos par rapport au mercredi des Cendres, il entreprit de couvrir d'une démarche chancelante les dix kilomètres qui le séparaient de l'abbaye… Épuisé, il s'écroula au moment où il en atteignait la porte ; les Frères qui le recueillirent et prodiguèrent leurs soins à sa pauvre carcasse déshydratée racontèrent qu'il n'avait cessé, pendant son délire, de parler d'un ange en pagne de jute et d'invoquer le nom du Bienheureux Leibowitz, le remerciant avec ferveur de lui avoir révélé de saintes reliques, ainsi que le Pari Mutuel.

Le bruit de ces vaticinations se répandit dans la communauté et parvint très rapidement aux oreilles du Père Abbé, responsable de toute discipline, qui serra aussitôt les mâchoires. « Qu'on aille me le chercher ! » ordonna-t-il d'un ton bien propre à donner des ailes aux plus nonchalants.

En attendant le jeune moine, l'Abbé se mit à faire les cent pas, tandis que la colère s'amassait en lui. Non pas, bien sûr, qu'il fût contre les miracles, loin de là. Encore qu'ils fussent difficilement compatibles avec les nécessités de l'administration intérieure, le bon Père croyait dur comme fer aux miracles, puisqu'ils constituaient la base même de sa foi. Mais il entendait au moins que ces miracles fussent dûment contrôlés, vérifiés et authentifiés dans les formes prescrites, selon les règles établies. Depuis la récente béatification du vénéré Leibowitz, en effet, ces jeunes fous de moines s'avisaient de dénicher des miracles partout.

Pour compréhensible que fût assurément cette propension au merveilleux, elle n'en était pas moins intolérable. Certes, tout ordre monastique digne de ce nom est vivement soucieux de contribuer à la canonisation de son fondateur, en réunissant avec le plus grand zèle tous les éléments susceptibles d'y contribuer, mais il y avait des limites ! Or, depuis quelque temps, l'Abbé avait pu constater que son troupeau de moinillons avait tendance à échapper à son autorité, et le zèle passionné que mettaient les jeunes frères à découvrir et à recenser les miracles avait si bien ridiculisé l'Ordre Albertien de Leibowitz qu'on en faisait des gorges chaudes jusqu'au Nouveau Vatican…

Aussi le Père Abbé était-il bien décidé à sévir dorénavant, tout propagateur de nouvelles miraculeuses se verrait infliger une punition. Dans le cas d'un faux miracle, le responsable paierait ainsi le prix de son indiscipline et de sa crédulité ; dans le cas d'un miracle authentique, au contraire, révélé par des vérifications ultérieures, le châtiment subi constituerait la pénitence obligée que doivent accomplir tous ceux qui bénéficient du don de la grâce.

Au moment où le jeune novice frappa timidement à sa porte, le bon Père, parvenu au terme de ses réflexions, se trouvait ainsi dans l'humeur qui convenait à la circonstance, un état d'esprit proprement féroce, dissimulé sous la plus benoîte apparence.

«  Entrez, mon fils, fit-il d'une voix suave.

— Vous m'avez fait demander, mon Révérend Père ? s'enquit le novice – et il eut un sourire ravi en apercevant sa boîte de métal sur la table de l'Abbé.

— Oui », répondit le Père, qui parut hésiter un instant.

«  Mais sans doute aimeriez-vous mieux, poursuivit-il, que ce soit moi, dorénavant, qui vienne vous trouver, puisque vous voici maintenant devenu un si célèbre personnage ?

— Oh ! non, mon Père ! s'écria Frère Francis, cramoisi et s'étranglant à demi.

— Vous avez dix-sept ans, et vous n'êtes visiblement qu'un imbécile.

— Sans aucun doute, mon Révérend.

— Voulez-vous me dire, dans ces conditions, quelle raison déraisonnable vous pouvez avoir de vous croire digne d'entrer dans les Ordres ?

— Je n'en ai absolument aucune, ô mon vénérable maître. Je ne suis qu'un misérable pécheur dont l'orgueil est impardonnable.

— Et tu ajoutes encore à tes fautes, rugit l'Abbé, en prétendant ton orgueil si grand qu'il est impardonnable !

— C'est vrai, mon Père. Je ne suis qu'un vermisseau. »

L'Abbé eut un sourire glacé et recouvra son calme vigilant.

« Vous êtes donc prêt à vous rétracter, reprit-il, et à renier toutes les divagations que vous avez proférées sous l'influence de la fièvre, à propos d'un ange qui vous serait apparu et vous aurait remis ce… (il désigna d'un geste méprisant la boîte de métal)… cette méprisable pacotille ? »

Frère Francis eut un sursaut et ferma peureusement les yeux.

« Je… j'ai bien peur de ne le pouvoir, ô mon maître, souffla-t-il.

— Quoi ?

— Je ne puis nier ce que mes yeux ont vu, mon Révérend Père.

— Savez-vous quel est le châtiment qui vous attend ?

— Oui, mon Père.

— Très bien. Préparez-vous donc à le recevoir. » Avec un soupir résigné, le novice releva sa longue robe jusqu'à la taille et s'inclina sur la table. Prenant alors dans son tiroir une solide verge de noyer, le bon Père lui en cingla dix fois de suite le postérieur. (Après chaque coup, le novice prononçait avec soumission le Deo gratias ! que méritait la leçon d'humilité dont il profitait ainsi.)

« Et maintenant, interrogea l'Abbé, en baissant ses manches, êtes-vous disposé à vous rétracter ?

— Mon Père, je ne le peux pas. »

Lui tournant le dos brusquement, le prêtre demeura un instant silencieux.

« Très bien, reprit-il enfin d'une voix mordante. Vous pouvez disposer. Mais ne comptez surtout pas prononcer des vœux solennels cette année, en même temps que les autres. »

Frère Francis, en larmes, regagna sa cellule. Les autres novices allaient recevoir l'habit monastique, et lui, au contraire, devait attendre encore une année et passer un nouveau Carême dans le désert, parmi les loups, en quête d'une vocation dont il savait pourtant bien qu'elle lui avait été amplement accordée…