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Au cours des semaines qui suivirent, l'infortuné eut au moins la consolation de constater que l'Abbé n'avait pas eu entièrement raison en traitant de « méprisable pacotille » le contenu de la boîte en métal. Ces reliques archéologiques avaient visiblement éveillé un très vif succès parmi les Frères et l'on consacrait beaucoup de temps au nettoyage et au classement des outils ; on s'efforçait également de restaurer les documents écrits et d'en pénétrer le sens. Le bruit courait même, dans la communauté, que Frère Francis avait bien découvert d'authentiques reliques du Bienheureux Leibowitz – notamment sous la forme du plan, ou bleu, qui portait son nom et sur lequel se voyaient encore quelques éclaboussures brunâtres. (Du sang de Leibowitz, peut-être ? Le Père Abbé, lui, opinait qu'il s'agissait de jus de pommes.) En tout cas, le plan était daté de l'An de Grâce 1956, c'est-à-dire qu'il semblait contemporain du vénérable fondateur de l'Ordre.

On savait d'ailleurs assez peu de choses du Bienheureux Leibowitz ; son histoire se perdait dans les brumes du passé, que venait encore obscurcir la légende. On affirmait seulement que Dieu, pour mettre à l'épreuve le genre humain, avait ordonné aux savants d'autrefois – parmi lesquels figurait le Bienheureux Leibowitz – de perfectionner certaines armes diaboliques, grâce auxquelles l'Homme, en l'espace de quelques semaines, était parvenu à détruire l'essentiel de la civilisation, supprimant du même coup un très grand nombre de ses semblables. Ç'avait été le Déluge de Flammes qu'avaient suivi les pestes et fléaux divers, et enfin la folie collective qui devait conduire à l'Âge de la Simplification. Au cours de cette dernière époque, les ultimes représentants de l'humanité, saisis d'une fureur vengeresse, avaient taillé en pièces tous les politiciens, techniciens et hommes de science ; en outre, ils avaient brûlé tous les ouvrages et documents d'archives qui auraient pu permettre au genre humain de s'engager à nouveau dans les voies de la destruction scientifique. En ce temps-là, on avait poursuivi d'une haine sans précédent tous les écrits, tous les hommes instruits – à tel point que le mot « benêt » avait fini par devenir synonyme de citoyen honnête, intègre, et vertueux.

Pour échapper au légitime courroux des benêts survivants, beaucoup de savants et d'érudits cherchèrent à se réfugier dans le giron de Notre Mère l'Église. Elle les accueillit en effet, les revêtit de robes monacales et s'efforça de les soustraire aux poursuites de la populace. Ce procédé ne réussit d'ailleurs pas toujours, car certains monastères furent envahis, leurs archives et leurs textes sacrés jetés au feu, tandis qu'on pendait haut et court ceux qui s'y étaient réfugiés. En ce qui concerne Leibowitz, il avait trouvé asile chez les Cisterciens. Ayant prononcé ses vœux, il devint prêtre et, au bout d'une douzaine d'années, la permission lui fut accordée de fonder un nouvel ordre monastique, celui des « Albertiens », ainsi nommé en souvenir d'Albert le Grand, professeur du grand saint Thomas d'Aquin, et patron de tous les gens de science. La congrégation nouvellement créée devait se consacrer à la préservation de la culture, tant sacrée que profane, et ses membres auraient pour tâche principale de transmettre aux générations à venir les rares livres et documents ayant échappé à la destruction et qu'on leur faisait tenir en cachette, de tous les coins du monde. Finalement, certains benêts reconnurent en Leibowitz un ancien savant et il subit le martyre par pendaison. L'ordre fondé par lui, pourtant, n'en continua pas moins à fonctionner et ses membres, lorsqu'il fut de nouveau permis de posséder des documents écrits, purent même s'attacher à transcrire de mémoire de nombreux ouvrages du temps passé. Mais la mémoire de ces annalistes étant forcément limitée (et peu d'entre eux, au reste, possédant une culture assez étendue pour comprendre les sciences physiques) les frères copistes consacrèrent le plus clair de leurs efforts aux textes sacrés ainsi qu'aux ouvrages traitant de belles-lettres ou de questions sociales. Ainsi donc ne survécut, de l'immense répertoire des connaissances humaines, qu'une assez chétive collection de petits traités manuscrits.

Après six siècles d'obscurantisme, les moines continuaient à étudier et à recopier leur maigre récolte. Ils attendaient… Certes, la plupart des textes sauvés par eux ne leur étaient d'aucune utilité – certains, même, leur demeurant rigoureusement incompréhensibles. Mais il suffisait aux bons religieux de savoir qu'ils détenaient la Connaissance : ils sauraient la sauver et la transmettre, ainsi que l'exigeait leur devoir – et ce, même si l'obscurantisme universel devait durer dix mille ans…

Frère Francis Gérard de l'Utah retourna dans le désert l'année suivante et s'y remit à jeûner dans la solitude. Une fois de plus, il s'en revint au monastère, faible et amaigri, et fut de nouveau traduit devant le Père Abbé, qui lui demanda s'il était enfin décidé à renier ses extravagantes déclarations.

« Je ne le peux pas, mon Père, répéta-t-il, je ne peux pas nier ce que j'ai vu de mes yeux. »

Et l'Abbé, une fois de plus, le châtia selon le Christ ; une fois de plus aussi, il repoussa la prononciation de ses vœux à une date ultérieure…

Les documents contenus dans la boîte de métal avaient cependant été confiés à un séminaire, pour étude, après qu'on en eut pris copie. Mais Frère Francis restait un simple novice, un novice qui continuait de rêver au magnifique sanctuaire que l'on édifierait quelque jour à l'emplacement de sa découverte…

« Diabolique entêtement ! fulminait l'Abbé. Si le pèlerin dont s'obstine à parler cet idiot se dirigeait, comme il le prétend, vers notre abbaye, comment se fait-il qu'on ne l'ait jamais vu ?… Un pèlerin en pagne de jute, vraiment ! »

Pourtant, cette histoire de pagne de jute n'était pas sans tracasser le bon Père. La tradition rapportait en effet que le Bienheureux Leibowitz, lors de sa pendaison, avait été coiffé d'un sac de jute, en guise de capuchon.

Frère Francis resta sept ans novice et vécut dans le désert sept Carêmes successifs. À ce régime, il passa maître dans l'art d'imiter le hurlement des loups et il lui arrivait par la suite, histoire de s'amuser, d'attirer ainsi la meute des fauves jusque sous les murs de l'abbaye, par les nuits sans lune… Dans la journée, il se contentait de travailler aux cuisines et de frotter les dalles du monastère, tout en continuant à étudier les auteurs anciens.

Un beau jour, un envoyé du séminaire arriva sur son âne à l'abbaye, porteur d'une nouvelle génératrice de grand-liesse :

«  Il est maintenant certain, annonça-t-il, que les documents trouvés près d'ici remontent bien à la date indiquée et que le plan, notamment, se rapporte en quelque façon à la carrière de votre bienheureux fondateur. On l'a envoyé au Nouveau Vatican, qui en fera l'objet d'une étude plus poussée.

— Ainsi, interrogea l'Abbé, il pourrait donc s'agir, après tout, d'une véritable relique de Leibowitz ? »

Mais le messager, peu soucieux d'engager sa responsabilité, se contenta de hausser le sourcil.

«  On rapporte que Leibowitz était veuf, lors de son ordination, biaisa-t-il. Naturellement, si l'on parvenait à découvrir le nom de sa défunte épouse… »

C'est alors que l'Abbé, se rappelant la petite note où figurait un nom de femme, haussa le sourcil à son tour…

Peu après, il fit mander Frère Francis.

« Mon enfant, lui déclara-t-il d'un air positivement rayonnant, je crois le moment venu, pour vous, de prononcer enfin vos vœux solennels. Qu'il me soit permis, à cette occasion, de vous féliciter pour la patience et la fermeté de propos dont vous n'avez cessé de nous donner les preuves. Bien entendu, nous ne parlerons plus jamais de votre… heu… rencontre avec un… – hum ! –… coureur de désert. Vous êtes un bon benêt, et vous pouvez vous mettre à genoux si vous désirez ma bénédiction. »