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Frère Francis poussa un profond soupir et s'évanouit, terrassé par l'émotion. Le Père le bénit, puis le ranima et lui permit de prononcer ses vœux perpétuels : pauvreté, chasteté, obéissance – et observance de la règle.

À quelque temps de là, le nouveau profès de l'ordre albertien des Frères de Leibowitz fut affecté à la salle des copistes, sous la surveillance d'un vieux moine appelé Horner, et il se mit à décorer consciencieusement les pages d'un traité d'algèbre de belles enluminures représentant des rameaux d'olivier et des chérubins joufflus.

« Si vous le désirez, lui annonça le vieil Horner de sa voix cassée, vous pouvez consacrer cinq heures de votre temps, chaque semaine, à une occupation de votre choix – sous réserve d'approbation, naturellement. Dans le cas contraire, vous utiliserez ces heures de labeur facultatif à copier la Summa Theologica(51), ainsi que les fragments de l'Encyclopedia Britannica qui sont parvenus jusqu'à nous. »

Après avoir réfléchi là-dessus, le jeune moine demanda :

« Pourrais-je consacrer ces heures à faire une belle copie du plan de Leibowitz ?

— Je n'en sais rien, mon enfant, répliqua le Frère Horner en fronçant le sourcil. C'est là un sujet sur lequel notre excellent Père s'avère quelque peu chatouilleux, voyez-vous… Enfin, conclut-il devant les supplications du jeune copiste, je consens tout de même à vous le permettre, puisque c'est là un travail qui ne vous prendra pas longtemps. »

Frère Francis se procura donc le plus beau parchemin qu'il put trouver et passa de longues semaines à en gratter et polir la peau avec une pierre plate, jusqu'à ce qu'il eût réussi à lui donner une éclatante et neigeuse blancheur. Puis il consacra d'autres semaines à étudier les copies du précieux document, jusqu'à ce qu'il en connût par cœur tout le tracé, tout le mystérieux enchevêtrement de lignes géométriques et de symboles incompréhensibles. À la fin, il se sentit capable de reproduire les yeux fermés l'étonnante complexité du document. Alors, il passa bien des semaines encore à fouiller dans la bibliothèque du monastère pour y découvrir des documents qui lui permissent de se faire une idée, même vague, de la signification du plan.

Frère Jeris, un jeune moine qui travaillait également dans la salle des copistes et s'était maintes fois moqué de lui et de ses miraculeuses apparitions dans le désert, le surprit tandis qu'il se livrait à cette besogne.

« Puis-je vous demander, lui dit-il, penché sur son épaule, ce que signifie la mention “Mécanisme de Contrôle Transitoriel pour Élément 6-B” ?

— C'est évidemment le nom de l'objet que représente le schéma, répliqua le Frère Francis, d'un ton un peu sec, car Frère Jeris n'avait fait que lire à haute voix le titre du document.

— Sans doute… Mais que représente donc ce schéma ?

— Mais… le mécanisme de contrôle transitoriel d'un élément 6-B, naturellement ! »

Frère Jeris éclata de rire, et le jeune copiste se sentit rougir.

« Je suppose, reprit-il, que le schéma représente en réalité quelque concept abstrait. D'après moi, ce Mécanisme de Contrôle Transitoriel devait être une abstraction transcendantale.

— Et vous la classeriez dans quel ordre de connaissance, votre abstraction ? s'enquit Jeris, toujours sarcastique.

— Eh bien, voyons… Frère Francis hésita un instant puis reprit : Étant donné les travaux que poursuivait le Bienheureux Leibowitz avant d'entrer en religion, je dirais que le concept dont il s'agit ici concerne cet art aujourd'hui perdu que l'on nommait autrefois l'électronique.

— Ce nom figure en effet parmi les textes écrits qui nous ont été transmis. Mais que désigne-t-il au juste ?

— Les textes nous le disent également : l'objet de l'électronique était l'utilisation de l'Électron, que l'un des manuscrits en notre possession, malheureusement fragmentaire, nous définit comme une Torsion du Néant Négativement Chargée(52).

— Votre subtilité m'impressionne, s'extasia Jeris. Puis-je vous demander encore ce que c'est que la négation du néant ? »

Frère Francis, rougissant de plus belle, se mit à patauger.

« La torsion négative du néant, poursuivit l'impitoyable Jeris, doit tout de même aboutir à quelque chose de positif. Je suppose donc, Frère Francis, que vous parviendrez à nous fabriquer ce quelque chose, si vous voulez bien y consacrer tous vos efforts. Grâce à vous, nul doute que nous ne finissions par posséder ce fameux Électron. Mais qu'en ferons-nous alors ? Où le mettrons-nous ? Sur le maître-autel, peut-être ?

— Je n'en sais rien, répliqua Francis, qui s'énervait, et je ne sais pas davantage ce qu'était un Électron, ni même à quoi cela pouvait bien servir. J'ai seulement la conviction profonde que la chose a dû exister, à une certaine époque, voilà tout. »

Éclatant d'un rire moqueur, Jeris l'iconoclaste le quitta pour retourner à son travail. Cet incident avait attristé Frère Francis sans le détourner pour autant du projet qu'il caressait. Dès qu'il eut assimilé les quelques renseignements que pouvait lui fournir la bibliothèque du monastère sur l'art perdu dans lequel s'était illustré Leibowitz, il esquissa quelques avant-projets du plan qu'il entendait reproduire sur son parchemin.

Le schéma lui-même, puisqu'il n'arrivait pas à en pénétrer la signification, serait reproduit par ses soins tel qu'il se présentait sur le document original. Pour ce faire, il emploierait l'encre noire ; par contre, il adopterait des encres de couleur et des caractères de fantaisie hautement décoratifs pour reproduire les chiffres et légendes du plan. Il décida également de rompre l'austère et géométrique monotonie de sa reproduction en l'agrémentant de colombes et de chérubins, de pampres verdoyants, de fruits dorés et d'oiseaux multicolores – voire d'un artificieux serpent. En haut de son œuvre, il tracerait une représentation symbolique de la Sainte-Trinité, et en bas, pour faire pendant, un dessin de la cotte de mailles servant d'emblème à son Ordre. Le Mécanisme de Contrôle Transitoriel du Bienheureux Leibowitz se trouverait ainsi magnifié comme il convenait et son message parlerait à l'œil en même temps qu'à l'esprit.

Lorsqu'il eut achevé son croquis préliminaire, il le soumit timidement au Frère Horner.

« Je m'aperçois, fit le vieux moine d'un ton nuancé de remords, que ce travail vous prendra beaucoup plus de temps que je ne l'aurais cru… Mais qu'importe : continuez. Le dessin en est beau, vraiment très beau.

— Merci, mon frère. »

Frère Horner eut un clin d'œil à l'adresse du jeune religieux :

« J'ai appris, lui glissa-t-il en confidence, que l'on avait décidé d'activer les formalités nécessaires pour la canonisation du Bienheureux Leibowitz. Aussi est-il probable que notre excellent Père se sente à l'heure actuelle beaucoup moins inquiet à propos de ce que vous savez. »

Bien entendu, tout le monde était au courant de cette importante nouvelle. La béatification de Leibowitz était depuis longtemps un fait accompli, mais les dernières formalités qui feraient de lui un saint pouvaient exiger encore bon nombre d'années. En outre, il y avait toujours lieu de craindre que l'Avocat du Diable découvrît quelque motif rendant impossible la canonisation projetée.

Au bout de longs mois, Frère Francis se mit enfin au travail sur son beau parchemin, traçant avec amour les fines arabesques, les volutes compliquées et les élégantes enluminures rehaussées de feuilles d'or. C'était un travail de longue haleine qu'il avait entrepris là, un travail qui exigeait plusieurs années pour être mené à bonne fin. Les yeux du copiste, naturellement, furent mis à rude épreuve et il fut parfois obligé d'interrompre son labeur pendant de longues semaines, de peur qu'une bévue causée par la fatigue ne vînt gâcher tout l'ensemble. Peu à peu, cependant, l'œuvre prenait forme, et elle affectait une si grandiose beauté que tous les moines de l'abbaye se pressaient pour la contempler avec admiration. Seul le sceptique Frère Jeris continuait à critiquer.