« Je me demande, disait-il, pourquoi vous ne consacrez pas votre temps à un travail utile. »
C'était ce qu'il faisait, quant à lui, puisqu'il fabriquait des abat-jour de parchemin décoré pour les lampes à huile de la chapelle.
Sur ces entrefaites, le vieux Frère Horner tomba malade et se mit à décliner rapidement. Dans les premiers jours de l'Avent, ses frères chantèrent pour lui la Messe des Morts et confièrent sa dépouille à la terre originelle. L'Abbé choisit Frère Jeris pour succéder au défunt dans la surveillance des copistes et le jaloux en profita aussitôt pour ordonner à Frère Francis d'abandonner son chef-d'œuvre. Il était grand temps, lui dit-il, de renoncer à ces enfantillages ; il s'agissait maintenant de fabriquer des abat-jour. Frère Francis mit en lieu sûr le fruit de ses veilles et obéit sans récriminer. Tout en peignant ses abat-jour, il se consolait en songeant que nous sommes tous mortels…
Un jour, sans doute, l'âme de Frère Jeris irait rejoindre en Paradis celle du Frère Horner, la salle des copistes, après tout, n'étant jamais que l'antichambre de la Vie éternelle. Alors, s'il plaisait à Dieu, il lui serait permis de reprendre son chef-d'œuvre interrompu…
La divine Providence, toutefois, prit les choses en main bien avant le trépas de Frère Jeris. Dès l'été qui suivit, un évêque qui cavalcadait à dos de mule, accompagné d'une nombreuse suite de dignitaires ecclésiastiques, se présentait à la porte du monastère. Le Nouveau Vatican, annonça-t-il, l'avait chargé d'être l'avocat de la canonisation de Leibowitz et il venait recueillir auprès du Père Abbé tous les renseignements susceptibles de l'aider dans sa mission ; en particulier, il souhaitait obtenir des éclaircissements sur une apparition terrestre du Bienheureux dont aurait été gratifié un certain Frère Francis Gérard de l'Utah.
L'envoyé du Nouveau Vatican fut chaleureusement accueilli, comme il se doit. On le logea dans l'appartement réservé aux prélats de passage et on le pourvut de six jeunes moines attentifs à satisfaire ses moindres désirs. On déboucha pour lui les meilleures bouteilles, on embrocha les plus délicates volailles et on alla même jusqu'à se préoccuper de ses distractions, embauchant pour lui, chaque soir, plusieurs violonistes et toute une troupe de clowns.
Il y avait trois jours que l'évêque était là quand le bon Père Abbé fit comparaître devant lui Frère Francis.
« Mgr Di Simone désire vous voir, lui dit-il. Si vous avez le malheur de donner libre cours à votre imagination, nous ferons de vos boyaux des cordes de violon, nous jetterons votre carcasse aux loups et vos ossements seront inhumés en terre non consacrée… Maintenant, mon fils, allez en paix : Monseigneur vous attend. »
Frère Francis n'avait nul besoin de l'avertissement du bon Père pour tenir sa langue. Depuis le jour lointain où la fièvre l'avait rendu loquace, après son premier Carême dans le désert, il s'était bien gardé de souffler mot à âme qui vive de sa rencontre avec le pèlerin. Mais il s'inquiétait de voir que les plus grandes autorités ecclésiastiques s'intéressaient brusquement à ce même pèlerin, aussi le cœur lui battait-il à grands coups lorsqu'il se présenta devant l'évêque.
Son effroi se révéla d'ailleurs sans fondement aucun. Le prélat était un vieil homme fort paterne, qui semblait s'intéresser avant tout à la carrière du moinillon.
« Et maintenant », lui dit-il au bout de quelques instants d'aimable entretien, « parlez-moi donc de votre rencontre avec votre Bienheureux fondateur.
— Oh ! Monseigneur ! Je n'ai jamais dit qu'il s'agissait du Bienheureux Leibo…
— Bien sûr, mon fils, bien sûr… Voici d'ailleurs un procès-verbal de cette apparition que je vous ai apporté. Il a été dressé d'après des renseignements recueillis aux meilleures sources. Je vous demande seulement de le lire. Après quoi, vous m'en confirmerez l'exactitude, ou bien vous le corrigerez, si besoin est. Ce document, bien entendu, s'appuie uniquement sur des on-dit. En réalité, vous seul pouvez nous dire ce qui s'est passé au juste. Je vous prie donc de le lire très attentivement. »
Frère Francis prit l'épaisse liasse de papiers que lui tendait le prélat et se mit à parcourir ce compte rendu officiel avec une appréhension grandissante, qui ne tarda pas à dégénérer en une véritable terreur.
« Vous changez de visage, mon fils, remarqua l'évêque. Auriez-vous donc constaté quelque erreur ?
— Mais… mais… ce n'est pas comme cela… ce n'est pas du tout comme cela que les choses se sont passées ! s'écria le malheureux moine, atterré. Je ne l'ai vu qu'une seule fois et il s'est borné à me demander le chemin de l'abbaye. Puis il a frappé de son bâton la pierre sous laquelle j'ai découvert les reliques…
— Pas de chœur céleste, si je comprends bien ?
— Oh, non.
— Pas de nimbe autour de sa tête non plus, ni de tapis de roses se déroulant sous ses pas au fur et à mesure qu'il avançait ?
— Devant Dieu qui me voit, Monseigneur, j'affirme que rien de tout cela ne s'est produit !
— Bon, bon, fit l'évêque en soupirant. Les histoires que content les voyageurs, je le sais bien, comportent toujours une part d'exagération… »
Comme il semblait déçu, Frère Francis s'empressa de s'excuser, mais l'avocat du futur saint le calma d'un geste :
« Cela ne fait rien, mon fils, lui assura-t-il. Nous ne manquons pas de miracles, dûment contrôlés, Dieu merci !… En tout état de cause, d'ailleurs, les papiers découverts par vous auront eu au moins une utilité, puisqu'ils nous ont permis de découvrir le nom que portait l'épouse de votre vénéré fondateur, laquelle mourut, comme vous le savez, avant qu'il entrât en religion.
— Vraiment, Monseigneur ?
— Oui. Elle s'appelait Emily. »
Manifestement fort désappointé par le récit que lui avait fait le jeune moine de sa rencontre avec le pèlerin, Mgr Di Simone n'en passa pas moins cinq jours pleins sur le lieu où Francis avait découvert la boîte de métal. Une cohorte de jeunes novices l'accompagnait, brandissant des pelles et des pioches… Après qu'on eut beaucoup creusé, l'évêque regagna l'abbaye, au soir du cinquième jour, avec un riche butin de reliques diverses, parmi lesquelles une vieille boîte d'aluminium contenant encore quelques traces d'un magma desséché qui avait peut-être été, jadis, de la choucroute.
Avant de quitter l'abbaye, il visita la salle des copistes et voulut voir la reproduction que Frère Francis avait faite du célèbre bleu de Leibowitz. Le moine, tout en protestant que c'était une bien pauvre chose, la lui exhiba d'une main tremblante.
« Boufre ! s'écria l'évêque (c'est du moins ce que l'on crut comprendre). Il faut finir ce travail, mon fils, il le faut ! »
Souriant, le moine chercha le regard du Frère Jeris. Mais l'autre s'empressa de détourner la tête… Le lendemain, Frère Francis se remettait à l'ouvrage, à grand renfort de plumes d'oie, de feuilles d'or et de pinceaux divers.
… Il y travaillait toujours lorsqu'une nouvelle députation venue du Vatican se présenta au monastère. Cette fois, il s'agissait d'une troupe nombreuse, comportant même des gardes en armes pour repousser les attaques des bandits de grand chemin. À sa tête, fièrement campé sur une mule noire, paradait un prélat dont le chef s'ornait de petites cornes et la bouche de longs crocs acérés (c'est en tout cas ce qu'affirmèrent par la suite plusieurs novices). Il se présenta comme l'Advocatus Diaboli, chargé de s'opposer par tous les moyens à la canonisation de Leibowitz, et expliqua qu'il venait à l'abbaye pour enquêter sur certains bruits absurdes, propagés par des moinillons hystériques, et dont la rumeur s'était répandue jusqu'aux autorités suprêmes du Nouveau Vatican. Rien qu'à voir cet émissaire, on comprenait tout de suite qu'il n'était pas de ceux à qui on peut en conter.