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L'Abbé l'accueillit poliment et lui offrit une petite couchette tout métal, dans une cellule exposée au sud, en s'excusant de ne pouvoir le loger dans l'appartement d'honneur, provisoirement inhabitable pour raisons d'hygiène. Ce nouvel hôte se contenta pour le service de personnages de sa suite et il partagea, au réfectoire, l'ordinaire des moines : herbes cuites et brouet de racines.

« J'ai appris que vous étiez sujet à des crises nerveuses, avec perte de sentiment », dit-il à Frère Francis quand le moine comparut devant lui. « Combien de fous et d'épileptiques comptez-vous parmi vos ascendants ou vos proches ?

— Aucun, Excellence.

— Ne m'appelez pas Excellence ! rugit le dignitaire. Et dites-vous bien que je n'aurai aucun mal à extraire de vous la vérité. »

Il parlait de cette formalité comme d'une intervention chirurgicale des plus banales et pensait visiblement qu'elle aurait dû être pratiquée depuis de longues années.

« Vous n'ignorez pas, reprit-il, qu'il existe des procédés permettant de vieillir artificiellement les documents, n'est-ce pas ? »

Frère Francis l'ignorait.

« Vous savez également que la femme de Leibowitz s'appelait Emily, et qu'Emma n'est absolument pas le diminutif de ce prénom ? »

Francis n'était pas très renseigné là-dessus non plus. Il se rappelait seulement que ses parents, dans son enfance, employaient parfois certains diminutifs un peu à la légère… « Et puis, se dit-il, si le Bienheureux Leibowitz – béni soit-il ! – avait décidé d'appeler sa femme Emma, je suis sûr qu'il savait ce qu'il faisait… »

L'envoyé du Nouveau Vatican se mit alors à lui faire un cours de sémantique si furieux et si véhément que l'infortuné moinillon crut en perdre la raison. À l'issue de cette orageuse séance, il ne savait même plus s'il avait jamais, oui ou non, rencontré un pèlerin.

Avant son départ, l'Avocat du Diable voulut voir, lui aussi, la copie enluminée qu'avait faite Francis, et le malheureux la lui apporta la mort dans l'âme. Le prélat, tout d'abord, parut interloqué ; puis il déglutit et sembla se forcer pour dire quelque chose.

« Vous ne manquez certes pas d'imagination, reconnut-il. Mais cela, je crois que tout le monde ici le savait déjà. »

Les cornes de l'émissaire avaient diminué de plusieurs centimètres et il repartit le soir même pour le Nouveau Vatican.

… Et les années passèrent, ajoutant quelques rides aux visages juvéniles, quelques cheveux blancs aux tempes des moines. Au monastère, la vie allait son train, et les moines continuaient à s'absorber dans leurs copies comme par le passé. Frère Jeris, un beau jour, s'avisa de vouloir construire une presse à imprimer. Quand l'Abbé lui demanda pourquoi, il ne sut que répondre :

« Pour augmenter la production.

— Ah, oui ? fit le Père. Et à quoi pensez-vous donc que serviraient vos paperasses, dans un monde où l'on est si heureux de ne pas savoir lire ? Peut-être pourriez-vous les vendre aux paysans pour allumer leur feu, hein ?

Mortifié, Frère Jeris haussa tristement les épaules – et les copistes du monastère continuèrent à travailler à la plume d'oie…

Un matin de printemps, enfin, peu avant le Carême, un nouveau messager se présenta au monastère apportant une bonne, une excellente nouvelle : le dossier réuni pour la canonisation de Leibowitz était maintenant complet, le Sacré Collège n'allait pas tarder à se réunir et le fondateur de l'Ordre Albertien figurerait bientôt parmi les saints du calendrier.

Tandis que toute la confrérie se réjouissait, le Père Abbé – très vieux, maintenant, et passablement gâteux – fit appeler Frère Francis.

« Sa Sainteté exige votre présence lors des fêtes qui vont se dérouler pour la canonisation d'Isaac Edward Leibowitz, crachota-t-il. Préparez-vous à partir. »

Et il ajouta d'un ton grognon : « Si vous voulez vous évanouir, allez faire cela ailleurs ! »

Le voyage du jeune moine jusqu'au Nouveau Vatican lui demanderait au moins trois mois – davantage peut-être : tout dépendait de la distance qu'il pourrait couvrir avant que les inévitables voleurs de grand chemin le privent de son âne.

Il partit seul et sans armes, muni seulement d'une sébile de mendiant. Il serrait sur son cœur la copie enluminée du plan de Leibowitz et priait Dieu, chemin faisant, pour qu'on ne la lui volât point. Il est vrai que les voleurs étaient gens ignorants, et n'en auraient su que faire… Par précaution, tout de même, le moine arborait un morceau de tissu noir sur l'œil droit. Les paysans étaient superstitieux, en effet, et la menace du « mauvais œil » suffisait parfois à les mettre en fuite.

Après deux mois et quelques jours de voyage, Frère Francis rencontra son voleur, sur un sentier de montagne bordé de bois épais, loin de toute habitation. C'était un homme de petite taille, mais visiblement solide comme un bœuf. Les jambes écartées, ses bras puissants croisés sur la poitrine, il était campé en travers du sentier, attendant le moine qui s'en venait doucement vers lui, au pas lent de sa monture… Il semblait être seul et n'avait pour arme qu'un couteau qu'il ne tira même pas de sa ceinture. La rencontre causa au moine un profond désappointement : dans le secret de son cœur, en effet, il n'avait cessé d'espérer, tout le long du chemin, qu'il rencontrerait un jour le pèlerin de jadis.

« Halte ! » ordonna le voleur.

L'âne s'arrêta de lui-même. Frère Francis releva son capuchon pour montrer son bandeau noir et il y porta lentement la main, comme s'il se fût apprêté à dévoiler quelque spectacle affreux, dissimulé sous le tissu. Mais l'homme, rejetant la tête en arrière, éclata d'un rire sinistre et proprement satanique. Le moine s'empressa de murmurer un exorcisme, ce dont le voleur ne parut pas autrement impressionné.

« Ça ne prend plus depuis des années, lui dit-il. Allons, pied à terre, et plus vite que ça ! »

Frère Francis haussa les épaules, sourit et descendit de sa monture sans protester.

« Je vous souhaite le bonjour, monsieur, fit-il d'un ton aimable. Vous pouvez prendre l'âne, la marche me fera du bien. »

Et il s'éloignait déjà, quand le voleur lui barra le chemin.

« Attends ! Déshabille-toi complètement, et fais-moi voir un peu ce qu'il y a dans ce paquet ! »

Le moine lui montra sa sébile, avec un petit geste d'excuse, mais l'autre se mit à rire de plus belle.

« Le coup de la pauvreté, on me l'a fait déjà aussi ! » assura-t-il à sa victime d'un ton sarcastique, « mais le dernier mendigot que j'ai arrêté avait un demi-heklo d'or dans sa botte… Allons, vite, déshabille-toi ! »

Quand le moine se fut exécuté, l'homme fouilla ses vêtements, il n'y trouva rien, et les lui rendit.

« Maintenant, reprit-il, voyons donc dans ce paquet.

— Ce n'est qu'un document, monsieur, protesta le religieux, un document sans valeur pour tout autre que son propriétaire.

— Ouvre le paquet, te dis-je ! »

Frère Francis s'exécuta sans mot dire et les enluminures du parchemin brillèrent bientôt sous le soleil. Le voleur eut alors un sifflement admiratif.

«  Joli ! C'est ma femme qui va être contente d'accrocher ça au mur de la cabane ! »