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DEUXIÈME PARTIE

Quelques années dans l'ailleurs absolu

I

Toutes les billes dans le même sac. – Les désespoirs de l'historien. – Deux amateurs d'insolite. – On demande intelligence plus subtile. – Au fond du Lac du Diable. – Un antifascisme qui fait du vent. – Bergier et moi devant l'immensité de l'étrange. – Troie aussi était une légende. – L'histoire en retard. – Du visible banal à l'invisible fantastique. – Apologue du scarabée d'or. – On peut entendre le ressac du futur. – Il n'y a pas que les froides mécaniques.

Pendant l'occupation vivait à Paris, dans le quartier des Écoles, un vieil original qui s'habillait en bourgeois du XVIIe siècle, ne lisait que Saint-Simon, dînait aux flambeaux et jouait de l'épinette. Il ne sortait que pour aller chez l'épicier et le boulanger, un capuchon sur sa perruque poudrée, la houppelande laissant voir les bas noirs et les souliers à boucles. Le tumulte de la Libération, les coups de feu, les mouvements populaires le troublèrent. Sans rien comprendre, mais agité par la crainte et la fureur, il sortit un matin sur son balcon, la plume d'oie à la main, le jabot dans le vent, et il cria, d'une forte et étrange voix de solitaire :

« Vive Coblenz ! »

On ne saisit pas, on vit la singularité, les voisins excités sentirent d'instinct qu'un bonhomme vivant dans un autre monde avait partie liée avec le mal, le cri parut allemand, on monta, on défonça la porte, on l'assomma, il mourut.

Ce même matin, un tout jeune capitaine résistant qui venait de conquérir la Préfecture, faisait jeter de la paille sur les tapis du grand bureau et disposer des fusils en faisceaux, afin de se sentir vivre dans une image de son premier livre d'histoire.

À cette heure, on découvrait aux Invalides la table, les treize fauteuils, les étendards, les robes et les croix de la dernière assemblée des Chevaliers de l'Ordre Teutonique, brusquement interrompue.

Et le premier char de l'armée Leclerc franchissait la porte d'Orléans, signe écrasant de la défaite allemande. Il était conduit par Henri Rathenau, dont l'oncle Walther avait été la première victime du nazisme.

Ainsi une civilisation, en un moment historique, voit-elle, comme un homme en proie à la plus grande émotion, revivre mille instants de son passé, selon un choix et dans une succession apparemment incompréhensibles.

Giraudoux racontait qu'endormi une seconde au créneau d'une tranchée, attendant l'heure d'aller relever un camarade tué en reconnaissance, il fut réveillé par des picotements sur le visage : le vent venait de déshabiller le mort, d'ouvrir son portefeuille et de projeter ses cartes de visite, dont les coins frappaient la joue du poète. Dans cette matinée de la libération de Paris, les cartes de visite des émigrés de Coblenz, des étudiants révolutionnaires de 1830, des grands penseurs juifs allemands et des Frères Chevaliers des Croisades, volaient avec beaucoup d'autres, sans doute, dans le vent qui portait loin les gémissements et les Marseillaise.

Si l'on secoue le panier, toutes les billes viennent à la surface en désordre, ou plutôt selon un ordre et des frottements dont le contrôle serait d'une infinie complication, mais où nous pourrions découvrir une infinité de ces rencontres bizarrement éclairantes que Jung appelle des coïncidences significatives. L'admirable parole de Jacques Rivière s'applique aux civilisations et à leurs moments historiques : « Il arrive à un homme, non pas ce qu'il mérite, mais ce qui lui ressemble. » Un cahier d'écolier de Napoléon s'achève sur ces mots : « Sainte-Hélène, petite île. »

C'est grand dommage que l'historien juge indigne de sa science le recensement et l'examen de ces coïncidences significatives, de ces rencontres qui ont un sens et entrebâillent brusquement une porte sur une autre face de l'Univers où le temps n'est plus linéaire. Sa science retarde sur la science en général qui, dans l'étude de l'homme comme dans celle de la matière, nous montre de plus en plus réduites les distances entre le passé, le présent et l'avenir. Des haies de plus en plus minces nous séparent, dans le jardin du destin, d'un hier tout entier conservé et d'un demain entièrement formé. Notre vie, comme dit Alain, « est ouverte sur de grands espaces ».

Il existe une petite fleur extrêmement frêle et belle qui se nomme la saxifrage ombreuse. On l'appelle aussi « le désespoir du peintre ». Elle ne désespère plus aucun artiste, depuis que la photographie et bien d'autres découvertes ont libéré la peinture du souci de la ressemblance extérieure. Le peintre le moins jeune d'esprit ne s'assied pas aujourd'hui devant un bouquet comme il l'eût fait naguère. Son œil voit autre chose que le bouquet, ou plutôt son modèle lui est prétexte à exprimer par la surface colorée une réalité cachée à l'œil profane. Il tente d'arracher un secret à la création. Naguère, il se fût contenté de reproduire ce que voit le profane quand il promène sur les choses un œil négligent, un regard d'absent. Il se fût contenté de reproduire les apparences rassurantes et, en quelque sorte, de participer à la tromperie générale sur les signes extérieurs de la réalité. « Ah ! cela est craché ! » Mais qui crache est malade. Il ne semble pas que l'historien ait évolué comme le peintre, au cours de ce demi-siècle, et notre histoire est fausse comme l'étaient un sein de femme, un petit chat ou un bouquet sous le pinceau pétrifiant d'un peintre conformiste de 1890.

« Si notre génération, dit un jeune historien, entend lucidement examiner le passé, il lui faudra d'abord arracher les masques sous lesquels les artisans de notre Histoire demeurent méconnus… L'effort désintéressé accompli par une phalange d'historiens en faveur de la simple vérité est relativement récent. »

Le peintre de 1890 avait ses « désespoirs ». Que dire de l'historien du temps présent ! La plupart des faits contemporains sont devenus pareils à la saxifrage ombreuse : des désespoirs de l'historien.

Un autodidacte délirant, entouré de quelques mégalomanes, refuse Descartes, balaie la culture humaniste, écrase la raison, invoque Lucifer et conquiert l'Europe, ratant de peu la conquête du monde. Le marxisme s'enracine dans le seul pays que Marx jugeait infertile. Londres manque périr sous une pluie de fusées destinées à atteindre la Lune. Des réflexions sur l'espace et le temps aboutissent à la fabrication d'une bombe qui efface deux cent mille hommes en trois secondes et menace d'effacer l'histoire elle-même. Saxifrages ombreuses !

L'historien commence à s'inquiéter et à douter que son art soit praticable. Il consacre son talent à déplorer de ne plus pouvoir l'exercer. C'est ce que l'on voit dans les arts et les sciences dans leurs moments de suffocation : un écrivain traite en dix volumes de l'impossibilité du langage, un médecin fait cinq ans de cours pour expliquer que les maladies se guérissent d'elles-mêmes. L'histoire traverse un de ces moments.

M. Raymond Aron, rejetant avec lassitude Thucydide et Marx, constate que ni les passions humaines, ni l'économie des choses ne suffisent à expliquer l'aventure des sociétés. « La totalité des causes déterminant la totalité des effets dépasse, dit-il navré, l'entendement humain. »

M. Baudin, de l'Institut, avoue : « L'histoire est une page blanche que les hommes sont libres de remplir à leur guise.

Et M. René Grousset fait monter vers le ciel vide ce chant presque désespéré qui est beau :

«  Ce que nous appelons l'histoire, je veux dire ce déroulement d'empires, de batailles, de révolutions politiques, de dates, sanglantes pour la plupart, est-ce vraiment l'histoire ? Je vous avouerai que je ne le crois pas, et qu'il m'arrive, en voyant les manuels scolaires, d'en biffer par la pensée un bon quart…