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«  L'histoire vraie n'est pas celle du va-et-vient des frontières. C'est celle de la civilisation. Et la civilisation, c'est d'une part le progrès des techniques et d'autre part le progrès de la spiritualité. On peut se demander si l'histoire politique, pour une bonne part, n'est pas une histoire parasite.

«  L'histoire vraie est, du point de vue matériel, celle des techniques, masquée par l'histoire politique qui l'opprime, qui usurpe sa place et jusqu'à son nom.

«  Mais, plus encore, l'histoire vraie est celle du progrès de l'homme dans la spiritualité. La fonction de l'humanité, c'est d'aider l'homme spirituel à se dégager, à se réaliser, d'aider l'homme, comme disent les Indiens dans une formule admirable, à devenir ce qu'il est. Certes, l'histoire apparente, l'histoire visible, l'histoire de la surface n'est qu'un charnier. Si l'histoire n'était que cela, il n'y aurait qu'à fermer le livre et à souhaiter l'extinction dans le nirvâna… Mais je veux croire que le bouddhisme a menti et que l'histoire n'est pas cela. »

Le physicien, le chimiste, le biologiste, le psychologue, ont, en ces cinquante dernières années, reçu de grands chocs, buté sur des saxifrages ombreuses, eux aussi. Mais ils ne manifestent pas aujourd'hui la même inquiétude. Ils travaillent, ils avancent. Il y a tout au contraire, dans ces sciences, une extraordinaire vitalité. Comparez les constructions arachnéennes de Spengler ou de Toynbee au mouvement torrentiel de la physique nucléaire. L'histoire est dans l'impasse.

Les raisons sont sans doute multiples, mais celle-ci nous a été sensible :

Alors que le physicien ou le psychanalyste a résolument abandonné l'idée que la réalité était nécessairement satisfaisante pour la santé et a opté pour la réalité du fantastique, l'historien est demeuré enfermé dans le cartésianisme. Une certaine pusillanimité toute politique n'y est pas toujours étrangère.

On dit que les peuples heureux n'ont pas d'histoire. Mais les peuples qui n'ont pas d'historiens francs-tireurs et poètes sont plus que malheureux : asphyxiés, trahis.

À tourner le dos au fantastique, l'historien se trouve parfois conduit à de fantastiques erreurs. Marxiste, il prévoit l'effondrement de l'économie américaine au moment où les États-Unis atteignent au plus haut degré de stabilité et de puissance. Capitaliste, il détermine à l'Ouest l'expansion du communisme au moment où la Hongrie se soulève. Cependant, dans d'autres sciences, la prédiction de l'avenir, à partir des données du présent, réussit de mieux en mieux.

À partir d'un millionième de gramme de plutonium, le physicien nucléaire fait le projet d'une usine géante qui fonctionnera comme prévu. À partir de quelques rêves, Freud éclaire l'âme humaine comme elle ne le fut jamais. C'est que Freud et Einstein ont accompli, au départ, un colossal effort d'imagination. Ils ont pensé un réel entièrement différent des données rationnelles admises. À partir de cette projection imaginative, ils ont établi des ensembles de faits que l'expérience a vérifiés.

« Dans le domaine de la science, nous apprenons combien vaste est l'étrangeté du monde », dit Oppenheimer.

Que cet admis de l'étrangeté puisse enrichir l'histoire, c'est ce dont nous sommes persuadés.

Nous ne prétendons pas du tout apporter à la méthode historique les transformations que nous lui souhaitons. Mais nous pensons que la petite esquisse que vous allez lire peut rendre un léger service aux historiens à venir. Soit impulsion, soit répulsion. Nous avons voulu, en prenant pour objet d'étude un aspect de l'Allemagne hitlérienne, indiquer vaguement une direction de recherches valable pour d'autres objets. Nous avons tracé des flèches sur les arbres à notre portée. Nous ne prétendons pas avoir rendu praticable toute la forêt.

Nous avons cherché à rassembler des faits qu'un historien « normal » repousserait avec colère ou horreur. Nous sommes devenus pour un temps, selon le joli mot de Maurice Renard, « amateurs d'insolite et scribes de miracles ». Ce genre de travail n'est pas toujours confortable pour l'esprit. Parfois, nous nous rassurions en songeant que la tératologie, ou étude des monstres, où s'est illustré le professeur Wolff en dépit de la suspicion des savants « raisonnables », a éclairé plus d'un aspect de la biologie. Un autre exemple nous a soutenus : celui de Charles Fort, cet Américain malicieux dont nous vous avons parlé.

C'est dans cet esprit fortéen que nous avons mené nos recherches sur des événements de l'histoire récente. Ainsi, il ne nous a pas paru indigne d'attention que le fondateur du national-socialisme ait cru réellement à la venue du surhomme.

Le 23 février 1957, un homme-grenouille recherchait le corps d'un étudiant noyé dans le lac du Diable, en Bohême. Il remonta à la surface, pâle d'épouvante, incapable d'articuler un son. Quand il eut retrouvé l'usage de la parole, il révéla qu'il venait de voir, sous les eaux froides et lourdes du lac, un alignement fantomatique de soldats allemands en uniforme, une caravane de chariots attelés, avec les chevaux debout.

« Ô Nuit, qu'est-ce que c'est que ces guerriers livides ?… »

D'une certaine façon, nous avons, nous aussi, plongé dans le lac du Diable. Dans les annales du procès de Nuremberg, dans des milliers de livres et de revues et dans des témoignages personnels, nous avons constitué une collection d'étrangetés. Nous avons organisé notre matériel en fonction d'une hypothèse de travail que l'on ne saurait peut-être élever à la dignité d'une théorie, mais qu'un grand écrivain anglais méconnu, Arthur Machen, a puissamment exprimée :

« Il existe autour de nous des sacrements du mal, comme il existe des sacrements du bien, et notre vie et nos actes se déroulent, je crois, dans un monde insoupçonné, plein de cavernes, d'ombres et d'habitants crépusculaires. »

L'âme humaine aime le jour. Il lui arrive aussi d'aimer la nuit, avec une égale ardeur, et cet amour peut conduire les hommes, comme les sociétés, à des actions criminelles et désastreuses qui défient apparemment la raison, mais qui se révèlent pourtant explicables si l'on se place dans une certaine optique. Nous préciserons cela tout à l'heure en redonnant la parole à Arthur Machen.

Dans cette partie de notre ouvrage, nous avons voulu fournir la matière première d'une histoire invisible. Nous ne sommes pas les premiers. John Buchan avait déjà signalé de singuliers courants souterrains sous les événements historiques. Une entomologiste allemande, Margaret Boveri, traitant des hommes avec la froideur objective qu'elle applique à l'observation des insectes, a écrit une Histoire de la Trahison au Vingtième siècle dont le premier volume a pour titre Histoire Visible et le second Histoire Invisible.

Mais de quelle histoire invisible s'agit-il ? Le terme est garni de pièges. Le visible est si riche et, somme toute, encore si peu exploré, que l'on peut toujours y trouver des faits justifiant n'importe quelle théorie, et l'on connaît d'innombrables explications de l'histoire par l'action occulte des Juifs, des Francs-Maçons, des Jésuites ou de la Banque Internationale. Ces explications nous paraissent primaires. D'ailleurs, nous nous sommes sans cesse gardés de confondre ce que nous nommons le réalisme fantastique avec l'occultisme, et les ressorts secrets de la réalité avec le roman-feuilleton. (Nous avons cependant plusieurs fois remarqué que la réalité manquait de dignité : elle n'échappe pas au romanesque, et que l'on ne pouvait éliminer des faits sous prétexte qu'ils semblent ressortir, justement, du roman-feuilleton.)

Nous avons donc accueilli les faits les plus bizarres, sous réserve de les pouvoir authentifier. Parfois, nous avons préféré paraître rechercher la sensation ou nous laisser entraîner par le goût de l'étrange, plutôt que de négliger tel aspect apparemment démentiel. Le résultat ne ressemble en rien aux portraits de l'Allemagne nazie généralement admis. Ce n'est pas notre faute. Nous avions pour objet d'étude une série d'événements fantastiques. Il n'est pas coutumier, mais il est logique de penser que, derrière ces événements, peuvent se cacher des réalités extraordinaires. Pourquoi l'histoire aurait-elle le privilège sur les autres sciences modernes de pouvoir expliquer tous les phénomènes de manière satisfaisante pour la raison ?