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Notre portrait, assurément, n'est pas conforme aux idées reçues, et il est fragmentaire. Nous n'avons rien voulu sacrifier à la cohérence. Ce refus de sacrifier à la cohérence est d'ailleurs une tendance toute récente en histoire, de même que la tendance à la vérité :

« Ici ou là apparaîtront des lacunes : le lecteur devra penser que l'historien d'aujourd'hui a abandonné l'antique conception d'après laquelle la vérité était atteinte lorsque se trouvaient employées, sans trous ni excédents, toutes les pièces d'un puzzle à recomposer. L'idéal de l'œuvre historique a cessé d'être pour lui une belle mosaïque bien complète et bien lisse : c'est comme un champ de fouilles qu'il la conçoit, avec son chaos apparent où se juxtaposent les excavations incertaines, les collections de menus objets évocateurs et, ici ou là, les belles résurrections d'ensemble et les œuvres d'art. »

Le physicien sait que ce sont des pulsations d'énergie anormales, exceptionnelles, qui ont révélé la fission de l'uranium et ainsi ouvert des espaces infinis à l'étude de la radio-activité. Ce sont des pulsations de l'extraordinaire que nous avons recherchées.

Un livre de Lord Russel of Liverpool : Courte Histoire des Crimes de Guerre Nazis, paru onze ans après la victoire des Alliés, a surpris les lecteurs français par son ton d'extrême sobriété. L'indignation, d'habitude en cette matière, tient lieu d'explication. Dans ce livre, d'horribles faits parlaient seuls, et les lecteurs se sont aperçus qu'ils continuaient de ne rien comprendre à tant de noirceur. Exprimant ce sentiment, un éminent spécialiste écrivait dans Le Monde :

« La question qui se pose est celle de savoir comment tout cela a été possible en plein XXe siècle, et dans des contrées qui passent pour les plus civilisées de l'univers. »

Il est singulier qu'une telle question, essentielle, primordiale, se pose aux historiens douze ans après l'ouverture de toutes les archives possibles. Mais se pose-t-elle à eux ? Cela n'est pas sûr. Du moins tout se passe-t-il comme s'ils tenaient à l'oublier, sitôt évoquée, obéissant ainsi au mouvement de l'opinion établie qu'une telle question embarrasse. Il arrive, de la sorte, que l'historien témoigne pour son temps en refusant de faire de l'histoire. À peine a-t-il écrit : « La question qui se pose est celle de savoir… », qu'il s'empresse de faire du vent afin qu'elle ne puisse se poser.

« Voilà, ajoute-t-il aussitôt, ce que fait l'homme quand il est abandonné à la libre poussée de ses instincts à la fois déchaînés et systématiquement pervertis. »

Étrange explication historique que cette évocation du mystère nazi par les gros tuyaux de la morale courante ! C'est pourtant la seule explication qui nous ait été donnée, comme s'il y avait une vaste conspiration des intelligences pour faire des pages les plus fantastiques de l'histoire contemporaine quelque chose de réductible à une leçon d'histoire primaire sur les mauvais instincts. On dirait qu'une pression considérable joue sur l'histoire, afin que celle-ci soit ramenée aux minuscules proportions de la pensée rationaliste conventionnelle.

Entre les deux guerres, remarque un jeune philosophe, « faute d'avoir dénoncé quelle fureur païenne gonflait les drapeaux ennemis, les antifascistes ne surent pas prédire les lendemains odieux de la victoire hitlérienne ».

Rares et peu écoutées étaient les voix qui annonçaient dans le ciel allemand « la substitution de la Croix gammée à la Croix du Christ, la négation pure et simple des Évangiles ».

Nous ne faisons pas entièrement nôtre cette vision d'Hitler antéchrist. Nous ne pensons pas qu'elle suffise à éclairer totalement les faits. Mais du moins se situe-t-elle au niveau convenable pour juger ce moment extraordinaire de l'histoire.

Le problème est là. Nous ne serons à l'abri du nazisme, ou plutôt de certaines formes de l'esprit luciférien dont le nazisme avait projeté l'ombre sur le monde, que lorsque nous aurons perçu et affronté dans notre conscience les aspects les plus fantastiques de son aventure.

Entre l'ambition luciférienne dont l'hitlérisme fut une tragique caricature, et l'angélisme chrétien qui a aussi sa caricature dans des formes sociales ; entre la tentation d'atteindre au surhumain, de prendre le ciel d'assaut, et la tentation de s'en remettre à une idée ou à un Dieu pour que la condition humaine soit transcendée ; entre le refus et l'acceptation d'une transcendance, entre la vocation du mal et celle du bien, l'un et l'autre aussi grands, profonds et secrets ; – entre d'immenses mouvements contradictoires de l'âme humaine et sans doute de l'inconscient collectif, se jouent des tragédies dont l'histoire conventionnelle ne rend pas entièrement compte, dont il semble qu'elle se refuse à rendre entièrement compte, comme par crainte d'introduire, avec certains documents et certaines interprétations, de trop graves empêchements de dormir au sein des sociétés.

L'historien qui traite de l'Allemagne nazie, paraît ainsi vouloir ignorer ce qu'était l'ennemi qui fut abattu. Il est soutenu dans cette volonté par l'opinion générale. C'est qu'avoir abattu un tel ennemi en connaissance de cause, exigerait une conception du monde et du destin humain à la mesure de la victoire. Mieux vaut penser que l'on a fini par empêcher de nuire des méchants et des fous et qu'en fin de compte les braves gens ont toujours raison. C'étaient des méchants et des fous, certes. Mais non pas au sens, mais non pas au degré où l'entendent les braves gens. L'antifascisme conventionnel semble avoir été inventé par des vainqueurs qui avaient besoin de cacher leur vide. Mais le vide aspire.

Le docteur Antony Laughton, de l'Institut Océanographique de Londres, a fait descendre une caméra par 4500 mètres de fond, au large des côtes d'Irlande. Sur les photographies, on distingue très nettement des empreintes de pieds appartenant à une créature inconnue. Après l'abominable homme des neiges, voici que s'introduit dans l'imagination et la curiosité des hommes, ce frère de la créature des cimes, l'abominable homme des mers, l'inconnu des abîmes. En un certain sens, l'histoire, pour des observateurs de notre genre, est pareille au « vieillard océan qu'effarouche la sonde ».

Fouiller l'histoire invisible est un exercice fort sain pour l'esprit. On se débarrasse de la répugnance à l'invraisemblable qui est naturelle, mais qui a si souvent paralysé la connaissance.

En tous domaines nous nous sommes efforcés de résister à cette répugnance à l'invraisemblable, qu'il s'agisse des ressorts de l'action des hommes, de leurs croyances, ou de leurs réalisations. Ainsi, nous avons étudié certains travaux de la section occulte des services de renseignements allemands. Cette section a établi, par exemple, un long rapport sur les propriétés magiques des clochetons d'Oxford, qui, selon ses estimations, empêchaient les bombes de tomber sur cette ville. Qu'il y ait là aberration n'est pas discutable, mais que cette aberration ait sévi parmi des hommes intelligents et responsables, et que ce fait éclaire sur plusieurs points l'histoire visible comme l'histoire invisible, cela n'est pas discutable non plus.

Pour nous, les événements ont souvent des raisons d'être que la raison ne connaît pas, et les lignes de force de l'histoire peuvent être aussi invisibles et pourtant aussi réelles que les lignes de force d'un champ magnétique.