Il est possible d'aller plus loin. Nous nous sommes aventurés là où nous espérons que des historiens de l'avenir s'aventurent avec des moyens supérieurs aux nôtres. Il nous est arrivé de tenter d'appliquer à l'histoire le principe des « liaisons non causales » que le physicien Wolfgang Pauli et le psychologue Jung ont récemment proposé. C'est à ce principe que je faisais tout à l'heure allusion en parlant des coïncidences. Pour Pauli et Jung, des événements indépendants entre eux pourraient avoir des rapports sans cause, mais cependant significatifs à l'échelle humaine. Ce sont les « coïncidences significatives », les « signes », où les deux savants voient un phénomène de « synchronicité » qui révèle des liaisons insolites entre l'homme, le temps, l'espace, et que Claudel nommait magnifiquement « la jubilation des hasards ».
Une malade est étendue sur le divan du psychanalyste Jung. Des désordres nerveux très graves l'accablent, mais l'analyse ne progresse pas. La patiente, murée dans un esprit réaliste à l'extrême, cramponnée à une sorte d'ultralogique, se fait impénétrable aux arguments du médecin.
Encore une fois, Jung ordonne, propose, supplie :
« Laissez-vous aller, ne cherchez pas à comprendre, et racontez-moi simplement vos rêves.
— J'ai rêvé d'un scarabée », répond enfin la dame, du bout des dents.
À cet instant, des petits coups sont frappés contre la vitre. Jung ouvre la fenêtre et un beau scarabée doré entre dans la pièce en faisant ronfler ses élytres. Bouleversée, la patiente s'abandonne enfin et l'analyse peut vraiment commencer ; elle se poursuivra jusqu'à la guérison.
Jung cite souvent cet incident véridique qui a la forme d'un conte arabe. Dans l'histoire d'un homme, comme dans l'histoire tout court, pensons-nous, il y a beaucoup de scarabées d'or.
La complexe doctrine de la « synchronicité », en partie bâtie sur l'observation de telles coïncidences, serait peut-être de nature à changer totalement la conception de l'histoire. Notre ambition ne va pas si loin et si haut. Ce que nous voulons, c'est attirer l'attention sur les aspects fantastiques de la réalité. Dans cette partie de notre ouvrage, nous nous sommes livrés à la recherche et à l'interprétation de certaines coïncidences, à nos yeux significatives. Elles peuvent ne pas l'être à d'autres yeux.
En appliquant notre conception « réaliste fantastique » à l'histoire, nous nous sommes livrés à un travail de sélection. Nous avons choisi parfois des faits de faible importance, mais aberrants, parce que, dans une certaine mesure, c'est à l'aberration que nous demandions de la lumière. Une irrégularité de quelques secondes dans le mouvement de la planète Mercure suffit pour ébranler l'édifice de Newton et justifier Einstein. De même, il nous semble que certains des faits que nous avons relevés peuvent rendre nécessaire la révision des structures de l'histoire cartésienne.
Peut-on user de cette méthode pour prévoir l'avenir ? Il nous arrive aussi d'y rêver. Dans Le Nommé Jeudi, Chesterton décrit une brigade de police politique spécialisée dans la poésie. Un attentat est évité, parce qu'un policier a compris le sens d'un sonnet. Il y a de grandes vérités derrière les boutades de Chesterton. Des courants d'idées qui passent inaperçus de l'observateur patenté, des écrits, des œuvres auxquels le sociologue n'est pas attentif, faits sociaux trop minuscules et trop aberrants à ses yeux, annoncent peut-être plus sûrement les événements à venir que les gros faits visibles et les grands mouvements apparents de pensée desquels il s'inquiète.
Le climat d'épouvante du nazisme, que nul ne put prévoir, était annoncé dans les horribles récits de l'écrivain allemand Hans Heinz Ewers : La Mandragore et Dans l'Épouvante, qui devait devenir le poète officiel du régime et écrire le Horst Wessel Lied. Il n'est pas impossible que certains romans, certains poèmes, des tableaux, des statues, négligés même par la critique spécialisée, nous livrent les figures exactes du monde de demain.
Dante, dans La Divine Comédie, décrit avec précision la Croix du Sud, constellation invisible dans l'hémisphère Nord et qu'aucun voyageur de son temps ne peut avoir décelée, Swift, dans Le Voyage à Laputa, donne les distances et les périodes de rotation des deux satellites de Mars, inconnues à l'époque. Quand l'astronome américain Asaph Hall les découvre en 1877 et s'aperçoit que ses mesures correspondent aux indications de Swift, saisi d'une sorte de panique, il les nomme Phobos et Deimos : peur et terreur(53). En 1896, un écrivain anglais, M.P. Shiel, publie une nouvelle où l'on voit une bande de monstrueux criminels ravageant l'Europe, tuant des familles qu'ils jugent nuisibles au progrès de l'humanité et brûlant les cadavres. Il intitule sa nouvelle : Les S.S.
Goethe disait : « Les événements à venir projettent leur ombre en avant », et il se pourrait que l'on trouve, à l'écart de ce qui mobilise l'attention générale, dans des œuvres et des activités humaines étrangères à ce que nous appelons « le mouvement de l'histoire », la véritable détection et l'expression de ces ressacs du futur.
Il y a un fantastique évident que l'historien recouvre avec pudeur d'explications froides et mécaniques. L'Allemagne, au moment où naît le nazisme, est la patrie des sciences exactes. La méthode allemande, la logique allemande, la rigueur et la probité scientifiques allemandes sont universellement estimées. Le Herr Professor invite parfois à la caricature, mais il est entouré de considération. Or, c'est dans ce milieu, d'un cartésianisme de plomb, qu'une doctrine incohérente et en partie démentielle se propage à toute vitesse, irrésistiblement, à partir d'un foyer minuscule. Au pays d'Einstein et de Planck, on se met à professer une « physique aryenne ». Au pays de Humboldt et de Haeckel, on se met à parler de races. Nous pensons que l'on ne saurait expliquer de tels phénomènes par l'inflation économique. Ce n'est vraiment pas tendre la bonne toile de fond pour un pareil ballet. Il nous a paru beaucoup plus efficace d'aller chercher du côté de certains cultes étranges et de certaines cosmogonies aberrantes, négligés jusqu'ici par les historiens. Cette négligence est bien singulière. Les cosmogonies et les cultes dont nous allons parler ont joui en Allemagne de protections et d'encouragements officiels. Ils ont joué un rôle spirituel, scientifique, social et politique relativement important. Sur cette toile de fond-là, on comprend mieux la danse.
Nous nous sommes limités à un instant de l'histoire allemande. Nous aurions pu tout aussi bien, pour cerner le fantastique dans l'histoire contemporaine, montrer, par exemple, l'invasion des idées asiatiques en Europe au moment où les idées européennes provoquent le réveil des peuples d'Asie. Voilà un phénomène aussi déroutant que l'espace non euclidien ou les paradoxes du noyau atomique. L'historien conventionnel, le sociologue « engagé » ne voient pas, ou refusent de voir, ces mouvements profonds qui ne sont pas conformes à ce qu'ils nomment le « mouvement de l'histoire ». Ils poursuivent imperturbablement l'analyse et la prédiction d'une aventure des hommes qui ne ressemble ni aux hommes eux-mêmes, ni aux signes mystérieux mais visibles que ceux-ci échangent avec le temps, l'espace et le destin.
« L'amour, dit Jacques Chardonne, c'est beaucoup plus que l'amour. » Au cours de nos recherches, nous avons acquis la certitude que l'histoire, c'est beaucoup plus que l'histoire. Cette certitude est tonique. En dépit de la croissante lourdeur des faits sociaux et des menaces grandissantes dirigées contre la personne humaine, nous voyons l'esprit et l'âme de l'humanité continuer d'allumer de place en place leurs feux, qui ne sont pas de plus en plus petits. Bien que les couloirs de l'histoire, apparemment, deviennent très étroits, nous ayons la certitude que l'homme n'y perd pas le fil qui le relie à l'immensité. Ces images sont hugoliennes, mais elles expriment bien notre vision. Nous avons acquis cette certitude en nous enfonçant dans le réel : c'est au tréfonds que le réel est fantastique et, en un certain sens, miséricordieux.