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En fouillant, nous nous sommes aperçus que l'œuvre de Machen, qui comprend plus de trente volumes(56), est d'un intérêt spirituel sans doute supérieur à l'œuvre de H.G. Wells(57).

Poursuivant nos recherches sur Machen, nous avons découvert une société initiatique anglaise composée d'esprits de qualité. Cette société, à laquelle Machen doit une expérience intérieure déterminante et le meilleur de son inspiration, est inconnue des spécialistes eux-mêmes. Enfin, certains textes de Machen, et notamment celui que nous allons vous faire lire, éclairent de façon définitive une notion peu courante du Mal, tout à fait indispensable à la compréhension des aspects de l'histoire contemporaine que nous étudions dans cette partie de notre livre.

Donc, si vous permettez, avant d'entrer dans le vif de notre sujet, nous allons vous parler de ce curieux homme. Cela commencera comme de la petite histoire littéraire autour d'un tout petit écrivain parisien : Toulet. Cela s'achèvera sur l'ouverture d'une grande porte souterraine derrière laquelle fument encore les restes des martyrs et les ruines de la tragédie nazie, qui a bouleversé le monde entier.

Les chemins du réalisme fantastique, comme on le voit encore une fois, ne ressemblent pas aux chemins ordinaires de la connaissance.

En novembre 1897, un ami, « assez incliné aux sciences occultes », fit lire à Paul-Jean Toulet le roman d'un écrivain de trente-quatre ans tout à fait inconnu : The Great God Pan. Ce livre, qui évoque le monde païen des origines, non pas définitivement englouti, mais survivant avec prudence et, parfois, lâchant parmi nous son Dieu du Mal et ses anges fourchus, bouleversa Toulet et le décida à faire son entrée dans la littérature. Il se mit à traduire The Great God Pan, et, empruntant à Machen son décor de cauchemar, ses fourrés où le Grand Pan se cache, écrivit son premier roman : Monsieur du Paur, homme public.

Monsieur du Paur fut publié à la fin de l'année 1898, aux Éditions Simonis Empis, et n'eut aucun succès. Ce n'est d'ailleurs pas une œuvre importante. Et nous n'en saurions rien si M. Henri Martineau, grand stendhalien et ami de Toulet ne s'était avisé, vingt ans plus tard, de republier ce roman à ses frais, aux Éditions du Divan. Historien minutieux et ami dévoué, M. Henri Martineau tenait à démontrer que Monsieur du Paur était un livre inspiré par la lecture de Machen, mais néanmoins original. C'est donc lui qui attira l'attention de quelques rares lettrés sur Arthur Machen et son Great God Pan, exhumant la mince correspondance entre Toulet et Machen(58). Pour Machen et son immense génie, les choses en restèrent là : une des camaraderies littéraires des débuts de Toulet.

En février 1899, Paul-Jean Toulet, qui cherchait depuis un an à faire publier sa traduction de The Great God Pan, reçut de l'auteur la lettre suivante, en français :

« Cher confrère,

« Il n'y a rien à faire donc avec The Great God Pan à Paris ? Si c'est ainsi, je suis vraiment marry, pour le cas de ce livre assurément, mais surtout parce que j'avais des espérances à l'égard des lecteurs français ; je croyais que si on goûtait The Great God Pan dans ses vêtements français et trouvait ça bon, il y aurait peut-être là mon public trouvé ! Ici, je ne puis rien faire. J'écris, j'écris toujours, mais c'est absolument comme si j'écrivais dans un scriptorium monastique du Moyen Âge ; c'est-à-dire que mes œuvres restent toujours dans l'enfer des choses inédites. J'ai dans mon tiroir un petit volume de très petits contes, que j'appelle Ornaments in Jade. “C'est charmant que votre petit livre-là, dit l'éditeur, mais c'est tout à fait impossible.” Il y a aussi un roman, The Garden of Avallonius, quelque chose de 65 000 mots. “C'est un art sine peccato, dit le bon éditeur, mais ça choquerait notre public anglais.” Et à ce moment, je travaille sur un livre qui restera, j'en suis sûr au même île du Diable ! Enfin, mon cher confrère, vous trouverez quelque chose de bien tragique (ou plutôt tragi-comique) dans ces aventures d'un écrivain anglais ; mais, comme j'ai dit, j'avais des espérances de votre traduction de mon premier livre. »

Le Grand Dieu Pan parut enfin dans la revue La Plume, en 1901, puis fut édité par les soins de cette revue(59). Il passa inaperçu.

Seul, Maeterlinck fut frappé : « Tous mes remerciements pour la révolution de cette œuvre belle et singulière. C'est, je crois, la première fois qu'on ait tenté ou réuni le mélange du fantastique traditionnel ou diabolique avec le fantastique nouveau et scientifique et que soit née de ce mélange l'œuvre la plus troublante que je sache, car elle atteint en même temps nos souvenirs et nos espérances. »

Arthur Machen est né en 1863, dans le pays de Galles, à Caerlson-on-Usk, minuscule village, qui fut le siège de la cour du roi Arthur et d'où les Chevaliers de la Table Ronde partirent à la recherche du Graal. Quand on sait que Himmler, en pleine guerre, organisa une expédition en vue de la recherche du vase sacré (nous en parlerons tout à l'heure) et quand, pour éclairer l'histoire nazie secrète, on tombe sur un texte de Machen, découvrant ensuite que cet écrivain vit le jour dans ce village, berceau des thèmes wagnériens, on se dit une fois de plus que, pour qui sait voir, les coïncidences portent des habits de lumière.

Machen s'installa jeune à Londres et y vécut effrayé, comme Lovecraft à New York. Quelques mois commis de librairie, puis instituteur, il s'aperçut qu'il était incapable de gagner sa vie en société. Il se mit à écrire, dans une gêne matérielle extrême et une totale lassitude. Pendant une longue période, il vécut de traductions : les Mémoires de Casanova, en douze volumes, pour trente shillings par semaine pendant deux ans.

Il fit un petit héritage à la mort de son père, clergyman, et, ayant le pain et le feu pour un peu de temps, poursuivit son œuvre avec le sentiment croissant « qu'un immense golfe spirituel le séparait des autres hommes », et qu'il fallait accepter de plus en plus profondément cette vie de « Robinson Crusoé de l'âme ».

Ses premiers récits fantastiques furent publiés en 1895. Ce sont The Great God Pan et The Inmost Light. Il y affirme que le Grand Pan n'est pas mort et que les forces du mal, au sens magique du terme, ne cessent d'attendre certains d'entre nous pour les faire passer de l'autre côté du monde. Dans ce même registre, il publia l'année suivante La Poudre Blanche qui est son œuvre la plus puissante avec The Secret Glory, son chef-d'œuvre, écrit à soixante ans.

À trente-six ans, après douze ans d'amour, il perdit sa femme : « Nous n'avons pas été séparés douze heures pendant ces douze années ; vous pouvez donc imaginer ce que j'ai enduré et endure encore chaque jour. Si j'ai quelque désir de voir mes manuscrits imprimés, c'est pour pouvoir lui dédier chacun en ces termes : Auctoris Anima ad Dominam. » Il est ignoré, il vit dans la misère, et son cœur est broyé. Après trois années, à trente-neuf ans, il renonce à la littérature et se fait facteur ambulant.

« Vous dites que vous n'avez pas beaucoup de courage, écrit-il à Toulet. Je n'en ai pas du tout. Tellement peu que je n'écris plus une ligne, et n'en écrirai jamais plus, je pense. Je suis devenu cabotin ; je suis monté sur les planches, et en ce moment, je joue dans Coriolan. »