Il erre à travers l'Angleterre, avec la compagnie shakespearienne de sir Franck Benson, puis se joint à la troupe du Théâtre Saint-James. Peu avant la guerre de 14, ayant dû abandonner le théâtre, il fait un peu de journalisme, afin de subsister. Il n'écrit aucun livre. Dans la cohue de Fleet Street, parmi ses compagnons de travail affairés, sa figure étrange d'homme méditatif, ses manières lentes et affables d'érudit, font sourire.
Pour Machen, comme on le verra dans toute son œuvre, « l'homme est fait de mystère pour les mystères et les visions ». La réalité, c'est le surnaturel. Le monde extérieur est de peu d'enseignement, à moins qu'il ne soit vu comme un réservoir de symboles et de significations cachées. Seules les œuvres d'imagination produites par un esprit qui cherche les vérités éternelles ont quelque chance d'être des œuvres réelles et réellement utiles. Comme le dit le critique Philip van Doren Stern, « il se pourrait qu'il y ait plus de vérités essentielles dans les récits fantastiques d'Arthur Machen, que dans tous les graphiques et toutes les statistiques du monde ».
C'est une très singulière aventure qui ramena Machen à la vie littéraire. Elle rendit son nom célèbre quelques semaines et le choc qu'il en reçut le décida à finir sa vie en écrivain.
Le journalisme lui pesait, et il n'avait plus envie d'écrire pour lui-même. La guerre venait d'éclater. On avait besoin de littérature héroïque. Ce n'était guère son genre. The Evening News lui demanda un récit. Il l'écrivit du bout de la plume, mais tout de même dans sa manière. Ce fut The Bowmen (Les Archers). Le journal publia ce récit le 29 septembre 1914, au lendemain de la retraite de Mons. Machen avait imaginé un épisode de cette bataille : saint Georges, dans son armure flamboyante, à la tête d'anges qui sont les anciens archers d'Azincourt, vient porter secours à l'armée britannique.
Or, des dizaines de soldats écrivirent au journal : ce M. Machen n'avait rien inventé. Ils avaient vu, de leurs yeux, devant Mons, les anges de saint Georges se glisser dans leurs rangs. Ils pouvaient en témoigner sur l'honneur. Quantité de ces lettres furent publiées. L'Angleterre, avide de miracle en un moment aussi périlleux, s'émut. Machen avait souffert d'être ignoré quand il avait tenté de révéler les réalités secrètes. Cette fois, avec un fantastique de pacotille, il remuait tout le pays. Ou bien, est-ce que les forces cachées se levaient et prenaient telle ou telle forme, à l'appel de son imagination si souvent branchée sur les vérités essentielles et qui venait là de travailler peut-être à son insu, en profondeur ? Plus de douze fois, Machen tint à répéter dans les journaux que son récit était de pure fiction. Personne ne l'admit jamais. À la veille de sa mort, plus de trente ans après, grand vieillard, il revenait sans cesse, dans la conversation, sur cette extravagante histoire des anges de Mons.
En dépit de cette célébrité, le livre qu'il écrivit en 1915 n'eut aucun succès. C'est Le Grand Retour, méditation sur le Graal. Puis vint, en 1922, The Secret Glory qui est une critique du monde moderne à la lumière de l'expérience religieuse. À soixante ans, il commença une autobiographie originale en trois volumes. Il avait quelques fervents en Angleterre et en Amérique(60), mais il mourait de faim. En 1943 (il avait quatre-vingts ans), Bernard Shaw, Max Beerbohn, T.S. Eliot, formèrent un comité pour tenter de réunir des fonds qui lui permettraient de ne pas finir dans un asile d'indigents. Il put achever ses jours en paix, dans une petite maison de Buckinghamshire, et mourut en 1947. Un mot de Murger l'avait toujours enchanté. Dans La vie de Bohème, Marcel le peintre, ne possède pas même un lit. « Sur quoi vous reposez-vous donc ? lui demanda son propriétaire. – Monsieur, répondit Marcel, je me repose sur la Providence. »
Aux alentours de 1880, en France, en Angleterre et en Allemagne, des sociétés initiatiques, des ordres hermétiques se fondent et groupent de puissantes personnalités. L'histoire de cette crise mystique post-romantique n'a pas encore été décrite. Elle mériterait de l'être. On y trouverait l'origine de plusieurs courants de pensée importants, et qui ont déterminé des courants politiques.
Dans les lettres d'Arthur Machen à P.-J. Toulet, on trouve ces deux passages singuliers :
En 1899 :
« Quand j'écrivis Pan et la Poudre Blanche, je ne croyais pas que d'aussi étranges événements fussent jamais arrivés dans la vie réelle, ou même aient jamais été susceptibles de se produire. Mais, depuis, et tout récemment, il s'est produit dans ma propre existence des expériences qui ont tout à fait changé mon point de vue à ce sujet… Je suis désormais convaincu qu'il n'y a rien d'impossible sur terre. J'ai à peine besoin d'ajouter, je suppose, qu'aucune des expériences que j'ai faites n'a de rapport avec des impostures comme le spiritualisme ou la théosophie. Mais je crois que nous vivons dans un monde de grand mystère, de choses insoupçonnées et tout à fait stupéfiantes. »
En 1900 :
« Une chose peut vous amuser : j'ai envoyé Le Grand Dieu Pan à un adepte, un « occultiste » avancé, que j'ai rencontré sub rosa ! et il écrit : “Le livre prouve grandement que, par la pensée et la méditation, plutôt que par la lecture, vous avez atteint à un certain degré d'initiation indépendant des ordres et des organisations.” »
Quel est cet « adepte » ? Et quelles sont ces « expériences » ?
Dans une autre lettre, après le passage de Toulet à Londres, Machen écrit :
« M. Waite à qui vous avez beaucoup plu, veut que je vous adresse ses amitiés. »
Nous avons eu l'attention attirée par le nom de ce familier de Machen qui fréquentait si peu de gens. Waite fut l'un des meilleurs historiens de l'alchimie et un spécialiste de l'ordre de la Rose-Croix.
Nous en étions là de nos recherches, qui nous donnaient un renseignement sur les curiosités intellectuelles de Machen, quand un de nos amis nous apporta une série de révélations sur l'existence, en Angleterre, à la fin du XIXe siècle et au début du XXe, d'une société secrète initiatique s'inspirant de la Rose-Croix(61).
Cette société se nommait la Golden Dawn. Elle était composée de quelques-uns des esprits les plus brillants d'Angleterre. Arthur Machen fut un des adeptes.
La Golden Dawn, fondée en 1887, était issue de la Société Rosicrucienne anglaise, créée vingt ans avant par Robert Wentworth Little, et qui recrutait parmi les maîtres maçons. Cette dernière société comprenait 144 membres, dont Bulwer-Lytton, l'auteur des Derniers Jours de Pompéi.
La Golden Dawn, plus réduite encore, s'était donné pour but la pratique de la magie cérémonielle et l'obtention des pouvoirs et connaissances initiatiques. Ses chefs étaient Woodman, Mathers et Wynn Westcott (« l'initié » dont Machen parlait à Toulet dans sa lettre de 1900). Elle était en contact avec des sociétés similaires allemandes dont on retrouvera plus tard certains membres dans le fameux mouvement anthroposophe de Rudolph Steiner, puis dans d'autres mouvements influents de la période prénazie. Elle devait ensuite avoir pour maître Aleister Crowley, un homme tout à fait extraordinaire et certainement l'un des plus grands esprits du néo-paganisme dont nous suivrons la trace en Allemagne.