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S.L. Mathers, après la mort de Woodman et le retrait de Wescott, fut le grand maître de la Golden Dawn qu'il dirigea pendant un certain temps de Paris où il venait d'épouser la sœur d'Henri Bergson.

Mathers fut remplacé à la tête de la Golden Dawn par le célèbre poète Yeats, qui devait recevoir plus tard le Prix Nobel.

Yeats prit le nom de Frère Démon est Deus Inversus. Il présidait les séances en kilt écossais, masqué de noir, un poignard d'or à la ceinture.

Arthur Machen avait pris le nom de Filus Aquarti. Une femme était affiliée à la Golden Dawn : Florence Farr, directrice de théâtre et amie intime de Bernard Shaw. On y trouvait aussi les écrivains Blackwood, Stoker, l'auteur de Dracula, et Sax Rohmer, ainsi que Peck, l'astronome royal d'Écosse, le célèbre ingénieur Allan Bennett et Sir Gerald Kelly, président de la Royal Academy. Il semble que ces esprits de qualité furent marqués de manière ineffaçable par la Golden Dawn. De leur aveu même, leur vue du monde fut changée et les pratiques auxquelles ils se livrèrent ne cessèrent de leur paraître efficaces et exaltantes.

Certains textes d'Arthur Machen ressuscitent un savoir oublié par la plupart des hommes, et cependant indispensable à une juste compréhension du monde. Même pour le lecteur non prévenu une inquiétante vérité souffle entre les lignes de cet écrivain.

Lorsque nous décidâmes de vous faire lire certaines pages de Machen, nous ne savions rien de la Golden Dawn. Toutes proportions gardées et notre humilité sauve, il s'est passé ici pour nous ce qui se passe pour les plus grands jongleurs : ce qui les distingue de leurs égaux en dextérité, c'est qu'au cours de leurs meilleurs exercices, les objets se mettent à vivre d'une vie propre, leur échappent, se livrent à des prouesses imprévues. Nous avons été dépassés par le magique. Nous demandions à un texte de Machen qui nous avait frappés un éclaircissement général sur les aspects du nazisme qui nous semblent plus significatifs que tout ce qui a été dit par l'histoire officielle. On s'apercevra qu'une logique implacable sous-tend notre système apparemment aberrant. D'une certaine manière, il n'est pas étonnant que cet éclaircissement général nous vienne d'un membre d'une société initiatique fortement teintée de néo-paganisme.

Voici ce texte, c'est l'introduction à une nouvelle intitulée The White People. Cette nouvelle, écrite après Le Grand Dieu Pan, figure dans un recueil publié après la mort de Machen : Tales of Horror and the Supernatural (Richards'Press, Londres).

IV

Le texte d'Arthur Machen. – Les vrais pécheurs, comme les vrais saints, sont des ascètes. – Le vrai Mal, comme le vrai Bien, n'a rien à voir avec le monde ordinaire. – Le péché, c'est prendre le ciel d'assaut. – Le vrai Mal devient de plus en plus rare. – Le matérialisme, ennemi du Bien et plus encore du Mal. – Il y a tout de même quelque chose aujourd'hui. – Si vous êtes réellement intéressés…

Ambrose dit : « La sorcellerie et la sainteté, voilà les seules réalités. »

Il poursuivit : « La magie se justifie à travers ses enfants : ils mangent des croûtes de pain et boivent de l'eau avec une joie beaucoup plus intense que celle de l'épicurien.

— Vous voulez parler des saints ?

— Oui. Et aussi des pécheurs. Je crois que vous tombez dans l'erreur fréquente de ceux qui limitent le monde spirituel aux régions du bien suprême. Les êtres suprêmement pervers font aussi partie du monde spirituel. L'homme ordinaire, charnel et sensuel, ne sera jamais un grand saint. Ni un grand pécheur. Nous sommes, pour la plupart, simplement des créatures contradictoires et, somme toute, négligeables. Nous suivons notre chemin de boue quotidienne, sans comprendre la signification profonde des choses, et c'est pourquoi le bien et le mal, en nous, sont identiques : d'occasion, sans importance.

— Vous pensez donc qu'un grand pécheur est un ascète, tout comme le grand saint ?

— Ceux qui sont grands, dans le bien comme dans le mal, sont ceux qui abandonnent les copies imparfaites et vont vers les originaux parfaits. Pour moi, je n'ai aucun doute : les plus hauts d'entre les saints n'ont jamais fait une “bonne action”, au sens courant du terme. Et d'un autre côté, il existe des hommes qui sont descendus au fond des abîmes du mal, et qui, dans toute leur vie, n'ont jamais commis ce que vous appelez une “mauvaise action”.

Il quitta la pièce pendant un instant ; Cotgrave se tourna vers son ami et le remercia de l'avoir présenté à Ambrose.

« Il est formidable, dit-il. Je n'ai jamais vu ce genre de cinglé. »

Ambrose revint avec une nouvelle provision de whisky et servit les deux hommes avec générosité. Il critiqua avec férocité la secte des abstinents, mais se versa un verre d'eau. Il allait reprendre son monologue, lorsque Cotgrave l'interrompit :

« Vos paradoxes sont monstrueux. Un homme peut être un grand pécheur et cependant ne jamais rien faire de coupable ? Allons donc !

— Vous vous trompez totalement, dit Ambrose, je ne fais jamais de paradoxes ; je voudrais bien pouvoir en faire. J'ai simplement dit qu'un homme peut être grand connaisseur en vins de Bourgogne et cependant n'avoir jamais goûté à la piquette des bistrots. Voilà tout, et c'est plutôt un truisme qu'un paradoxe, n'est-ce pas ? Votre réaction tient à ce que vous n'avez pas la moindre idée de ce que peut être le péché. Oh, bien sûr, il y a un rapport entre le péché majuscule et les actes considérés comme coupables : meurtre, vol, adultère, etc. Exactement le même rapport qu'entre l'alphabet et la plus géniale poésie. Votre erreur est quasi universelle : vous avez pris, comme tout le monde, l'habitude de regarder les choses à travers des lunettes sociales. Nous pensons tous qu'un homme qui nous fait du mal, à nous, ou à nos voisins, est un homme mauvais. Et il l'est, du point de vue social. Mais ne pouvez-vous comprendre que le Mal, dans son essence, est une chose solitaire, une passion de l'âme ? L'assassin moyen, en tant qu'assassin, n'est absolument pas un pécheur au sens vrai du mot. C'est simplement une bête dangereuse dont nous devons nous débarrasser pour sauver notre peau. Je le classerais plutôt parmi les fauves que parmi les pécheurs.

— Tout cela me semble assez étrange.

— Ce ne l'est pas. L'assassin ne tue pas pour des raisons positives, mais négatives ; il lui manque quelque chose que les non-meurtriers possèdent. Le Mal, par contre, est totalement positif. Mais positif dans le mauvais sens. Et il est rare. Il y a sûrement moins de vrais pécheurs que de saints. Quant à ceux que vous appelez des criminels, ce sont des êtres gênants, bien entendu, et dont la société a raison de se garder, mais entre leurs actes antisociaux et le Mal, il y a une sacrée marge, croyez-moi ! »

Il se faisait tard. L'ami qui avait conduit Cotgrave chez Ambrose avait sans doute déjà entendu tout cela. Il écoutait avec un sourire las et un peu narquois, mais Cotgrave commençait à penser que son « aliéné » était peut-être un sage.

« Savez-vous que vous m'intéressez immensément ? dit-il. Vous croyez donc que nous ne comprenons pas la vraie nature du mal ?

— Nous le surestimons. Ou bien nous le sous-estimons. D'une part, nous appelons péché les infractions aux règlements de la société, aux tabous sociaux. C'est une absurde exagération. D'autre part, nous attachons une importance si énorme au « péché » qui consiste à mettre la main sur nos biens ou nos femmes, que nous avons tout à fait perdu de vue ce qu'il y a d'horrible dans les vrais péchés.