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Nous avons cité la Golden Dawn et la Société du Vril allemande. Nous parlerons tout à l'heure du groupe Thulé. Nous n'avons pas la folie de prétendre expliquer l'histoire par les sociétés initiatiques. Mais nous allons voir, curieusement, que tout se tient et qu'avec le nazisme, c'est « l'autre monde » qui a régné sur nous pendant quelques années. Il a été vaincu. Il n'est pas mort. Ni de l'autre côté du Rhin, ni ailleurs. Et ce n'est pas effrayant, c'est notre ignorance qui est effrayante.

Nous signalions que Samuel Mathers avait fondé la Golden Dawn. Mathers prétendait être en rapport avec ces « Supérieurs Inconnus » et avoir établi les contacts en compagnie de sa femme, la sœur du philosophe Henri Bergson. Voici un passage du manifeste aux « Membres du second ordre » qu'il écrivit en 1896 :

« Au sujet de ces Chefs Secrets, auxquels je me réfère et dont j'ai reçu la sagesse du Second Ordre que je vous ai communiquée, je ne peux rien vous dire. Je ne sais même pas leurs noms terrestres et je ne les ai vus que très rarement dans leur corps physique… Ils me rencontrèrent physiquement aux temps et lieux fixés à l'avance. Pour mon compte, je crois que ce sont des êtres humains vivant sur cette terre, mais qui possèdent des pouvoirs terribles et surhumains… Mes rapports physiques avec eux m'ont montré combien il est difficile à un mortel, si avancé soit-il, de supporter leur présence. Je ne veux pas dire que dans ces rares cas de rencontre avec eux l'effet produit sur moi était celui de la dépression physique intense qui suit la perte du magnétisme. Au contraire, je me sentais en contact avec une force si terrible que je ne puis que la comparer à l'effet ressenti par quelqu'un qui a été près d'un éclair pendant un violent orage, accompagné d'une grande difficulté de respiration… La prostration nerveuse dont j'ai parlé s'accompagnait de sueurs froides et de pertes de sang par le nez, la bouche et parfois les oreilles. »

Hitler entretenait un jour Rauschning, chef du gouvernement de Dantzig, du problème de la mutation de la race humaine. Rauschning, n'ayant pas les clefs d'une aussi étrange préoccupation, traduisait les propos d'Hitler en propos d'éleveur qui cherche à améliorer le sang allemand.

« Mais vous ne pouvez rien faire d'autre que d'aider la nature, disait-il, que d'abréger le chemin à parcourir ! Il faut que la nature vous donne elle-même une variété nouvelle. Jusqu'à présent, l'éleveur n'a réussi que très rarement, dans l'espèce animale, à développer des mutations, c'est-à-dire à créer lui-même des caractères nouveaux.

— L'homme nouveau vit au milieu de nous ! Il est là ! s'écria Hitler d'un ton triomphant. Cela vous suffit-il ? Je vais vous dire un secret. J'ai vu l'homme nouveau. Il est intrépide et cruel. J'ai eu peur devant lui. »

« En prononçant ces mots, ajoute Rauschning, Hitler tremblait d'une ardeur extatique. »

Et Rauschning rapporte aussi cette étrange scène, sur laquelle s'interroge en vain le docteur Achille Delmas, spécialiste de la psychologie appliquée. La psychologie, en effet, ne s'applique pas là :

« Une personne de son entourage m'a dit qu'Hitler s'éveille la nuit en poussant des cris convulsifs. Il appelle au secours, assis sur le bord de son lit, il est comme paralysé. Il est saisi d'une panique qui le fait trembler au point de secouer le lit. Il profère des vociférations confuses et incompréhensibles. Il halète comme s'il était sur le point d'étouffer. La même personne m'a raconté une de ces crises avec des détails que je me refuserais à croire, si ma source n'était aussi sûre. Hitler était debout dans sa chambre, chancelant, regardant autour de lui d'un air égaré. “C'est lui ! C'est lui ! Il est venu ici !” gémissait-il. Ses lèvres étaient blêmes. La sueur ruisselait à grosses gouttes. Subitement, il prononça des chiffres sans aucun sens, puis des mots, des bribes de phrases. C'était effroyable. Il employait des termes bizarrement assemblés, tout à fait étranges. Puis, de nouveau, il était redevenu silencieux, mais en continuant à remuer les lèvres. On l'avait alors frictionné, on lui avait fait prendre une boisson. Puis, subitement, il avait rugi : “Là ! là ! dans le coin ! Il est là !” Il frappait du pied le parquet et hurlait. On l'avait rassuré en lui disant qu'il ne se passait rien d'extraordinaire, et il s'était calmé peu à peu. Ensuite, il avait dormi pendant de longues heures et était redevenu à peu près normal et supportable…(65) »

Nous laissons au lecteur le soin de comparer les déclarations de Mathers, chef d'une petite société néopaïenne de la fin du XIXe siècle, et les propos d'un homme qui, au moment où Rauschning les recueillait, s'apprêtait à lancer le monde dans une aventure qui a fait vingt millions de morts. Nous le prions de ne pas négliger cette comparaison et son enseignement sous prétexte que la Golden Dawn et le nazisme sont, aux yeux de l'historien raisonnable, sans commune mesure. L'historien est raisonnable, mais l'histoire ne l'est pas. Ce sont les mêmes croyances qui animent les deux hommes, leurs expériences fondamentales sont identiques, la même force les guide. Ils appartiennent au même courant de pensée, à la même religion. Cette religion n'a jamais encore été vraiment étudiée. Ni l'Église, ni le rationalisme, autre Église, ne l'ont permis. Nous entrons dans une époque de la connaissance où de telles études deviendront possibles parce que la réalité découvrant sa face fantastique, des idées et des techniques qui nous semblaient aberrantes, méprisables ou odieuses, nous apparaîtront utiles à la compréhension d'un réel de moins en moins rassurant.

Nous ne proposons pas au lecteur d'étudier une filiation Rose-Croix-Bulwer-Lytton Little-Mathers-Crowley-Hitler, ou toute autre filiation du même genre, où l'on rencontrerait aussi Mme Blavatsky et Gurdjieff. Le jeu des filiations est comme celui des influences en littérature. Le jeu fini, le problème demeure. Celui du génie en littérature. Celui du pouvoir en histoire. La Golden Dawn ne suffit pas à expliquer le groupe Thulé, ou la Loge Lumineuse, l'Ahnenerbe. Naturellement, il y a de multiples interférences, des passages clandestins ou avoués d'un groupe à l'autre. Nous ne manquerons pas de les signaler. Cela est passionnant, comme toute la petite histoire. Mais notre objet est la grande histoire. Nous pensons que ces sociétés, petites ou grandes, ramifiées ou non, connexes ou pas, sont les manifestations plus ou moins claires, plus ou moins importantes, d'un autre monde que celui dans lequel nous vivons. Disons que c'est le monde du Mal au sens où l'entendait Machen. Mais nous ne connaissons pas davantage le monde du Bien. Nous vivons entre deux mondes, prenant ce no man's land pour la planète elle-même tout entière. Le nazisme a été un des rares moments, dans l'histoire de notre civilisation, où une porte s'est ouverte sur autre chose, de façon bruyante et visible. Il est bien singulier que les hommes feignent de n'avoir rien vu et rien entendu, hors les spectacles et les bruits ordinaires du désordre guerrier et politique.

Tous ces mouvements : Rose-Croix moderne, Golden Dawn, Société du Vril allemande (qui nous amèneront au groupe Thulé où nous trouverons Haushoffer, Hess, Hitler) avaient plus ou moins partie liée avec la Société Théosophique, puissante et bien organisée. La théosophie ajoutait à la magie néo-païenne un appareil oriental et une terminologie hindoue. Ou plutôt, elle ouvrait à un certain Orient luciférien les routes de l'Occident. C'est sous le nom de théosophisme que l'on a fini par décrire le vaste mouvement de renaissance du magique qui a bouleversé beaucoup d'intelligences au début du siècle.