Pour l'heure, Hans Horbiger mettait en œuvre, dans les milieux de l'intelligence, un système comparable à celui des agitateurs politiques.
Il semblait disposer de moyens financiers considérables. Il opérait comme un chef de parti. Il créait un mouvement, avec un service d'informations, des bureaux de recrutement, des cotisations, des propagandistes et des hommes de main recrutés parmi les jeunesses hitlériennes. On couvrait les murs d'affiches, on inondait les journaux de placards, on distribuait massivement des tracts, on organisait des meetings. Les réunions et conférences d'astronomes étaient interrompues par les partisans qui criaient : « Dehors les savants orthodoxes ! Suivez Horbiger ! » Des professeurs étaient molestés dans les rues. Les directeurs des instituts scientifiques recevaient des cartons : « Quand nous aurons gagné, vous et vos semblables irez mendier sur le trottoir. » Des hommes d'affaires, des industriels, avant d'engager un employé, lui faisaient signer une déclaration : « Je jure avoir confiance dans la théorie de la glace éternelle. » Horbiger écrivait aux grands ingénieurs : « Ou bien vous apprendrez à croire en moi, ou bien vous serez traité comme un ennemi. »
En quelques années, le mouvement publia trois gros ouvrages de doctrine, quarante livres populaires, des centaines de brochures. Il éditait un magazine mensuel à fort tirage : La Clef des Événements Mondiaux. Il avait recruté des dizaines de milliers d'adhérents. Il allait jouer un rôle notable dans l'histoire des idées et dans l'histoire tout court.
Au début, les savants protestaient, publiaient lettres et articles démontrant les impossibilités du système d'Horbiger. Ils s'alarmèrent quand la Wel prit les proportions d'un vaste mouvement populaire. Après l'arrivée au pouvoir d'Hitler, la résistance se fit plus mince, quoique les Universités continuassent à enseigner l'astronomie orthodoxe. Des ingénieurs en renom, des savants se rallièrent à la doctrine de la glace éternelle, comme, par exemple, Lenard qui avec Roentgen avait découvert les rayons X, le physicien Oberth, et Stark, dont les recherches sur la spectroscopie étaient mondialement connues. Hitler soutenait ouvertement Horbiger et croyait en lui.
« Nos ancêtres nordiques sont devenus forts dans la neige et la glace, déclarait un tract populaire de la Wel, c'est pourquoi la croyance en la glace mondiale est l'héritage naturel de l'homme nordique. Un Autrichien, Hitler, chassa les politiciens juifs ; un second Autrichien, Horbiger, chassera les savants juifs. Par sa propre vie, le Führer a montré qu'un amateur est supérieur à un professionnel. Il a fallu un autre amateur pour nous donner une compréhension complète de l'Univers. »
Hitler et Horbiger, les « deux plus grands Autrichiens », se rencontrèrent plusieurs fois. Le chef nazi écoutait ce savant visionnaire avec déférence. Horbiger n'admettait pas d'être interrompu dans son discours et répondait fermement à Hitler : La ferme ! « Maul zu ! » Il porta à l'extrémité la conviction d'Hitler : le peuple allemand, dans son messianisme, était empoisonné par la science occidentale, étroite, affaiblissante, détachée de la chair et de l'âme. Des créations récentes, comme la psychanalyse, la sérologie et la relativité étaient des machines de guerre dirigées contre l'esprit de Parsifal. La doctrine de la glace mondiale fournirait le contrepoison nécessaire. Cette doctrine détruisait l'astronomie admise : le reste de l'édifice croulerait ensuite de lui-même, et il fallait qu'il croule pour que renaisse la magie, seule valeur dynamique. Des conférences réunirent les théoriciens du national-socialisme et ceux de la glace éternelle : Rosenberg et Horbiger, entourés de leurs meilleurs disciples.
L'histoire de l'humanité, telle que la décrivait Horbiger, avec les grands déluges et les migrations successives, avec ses géants et ses esclaves, ses sacrifices et ses épopées, répondait à la théorie de la race aryenne. Les affinités de la pensée d'Horbiger avec les thèmes orientaux des âges antédiluviens, des périodes de salut de l'espèce et des périodes de punition, passionnèrent Himmler. À mesure que la pensée d'Horbiger se précisait, des correspondances se révélaient avec les visions de Nietzsche et avec la mythologie wagnérienne. Les origines fabuleuses de la race aryenne, descendue des montagnes habitées par les surhommes d'un autre âge, destinée à commander à la planète et aux étoiles, étaient établies. La doctrine d'Horbiger s'associait étroitement à la pensée du socialisme magique, aux démarches mystiques du groupe nazi. Elle venait nourrir fortement ce que Jung devait appeler plus tard « la libido du déraisonnable ». Elle apportait quelques-unes de ces « vitamines de l'âme » contenues dans les mythes.
C'est en 1913 qu'un nommé Philipp Fauth(68), astronome amateur spécialisé dans l'observation de la Lune, publia avec quelques amis un énorme livre de plus de huit cents pages : La Cosmologie Glaciale de Horbiger. La plus grande partie de l'ouvrage était écrite par Horbiger lui-même.
Horbiger, à cette époque, administrait avec négligence son affaire personnelle. Né en 1860, dans une famille connue au Tyrol depuis des siècles, il avait fait ses études à l'École de technologie de Vienne et un stage d'études pratiques à Budapest. Dessinateur chez le constructeur de machines à vapeur Alfred Collman, il était entré ensuite comme spécialiste des compresseurs chez Land, à Budapest. C'est là qu'il avait inventé, en 1894, un nouveau système de robinet pour pompes et compresseurs. La licence avait été vendue à de puissantes sociétés allemandes et américaines, et Horbiger s'était trouvé soudain à la tête d'une grande fortune que la guerre allait bientôt disperser.
Horbiger se passionnait pour les applications astronomiques des changements d'état de l'eau : liquide, glace, vapeur qu'il avait eu l'occasion d'étudier dans sa profession. Il prétendait expliquer par là toute la cosmographie et toute l'astrophysique. De brusques illuminations, des intuitions fulgurantes lui avaient ouvert les portes, disait-il, d'une science nouvelle qui contenait toutes les autres sciences. Il allait devenir un des grands prophètes de l'Allemagne messianique, et, comme on devait l'écrire après sa mort : « Un découvreur de génie béni par Dieu. »
La doctrine d'Horbiger tire sa puissance d'une vision complète de l'histoire et de l'évolution du cosmos. Elle explique la formation du système solaire, la naissance de la terre, de la vie et de l'esprit. Elle décrit tout le passé de l'univers et annonce ses transformations futures. Elle répond aux trois interrogations essentielles : Qui sommes-nous ? D'où venons-nous ? Où allons-nous ? Et elle y répond de façon exaltante.
Tout repose sur l'idée de la lutte perpétuelle, dans les espaces infinis, entre la glace et le feu, et entre la force de répulsion et la force d'attraction. Cette lutte, cette tension changeante entre des principes opposés, cette éternelle guerre dans le ciel, qui est la loi des planètes, régit aussi la terre et la matière vivante et détermine l'histoire humaine. Horbiger prétend révéler le plus lointain passé de notre globe et son plus lointain avenir, et il introduit des notions fantastiques sur l'évolution des espèces vivantes. Il bouleverse ce que nous pensons généralement de l'histoire des civilisations, de l'apparition et du développement de l'homme et de ses sociétés. Il ne décrit pas, à ce propos, une montée continue mais une série d'ascensions et de chutes. Des hommes-dieux, des géants, des civilisations fabuleuses nous auraient précédés, voici des centaines de milliers d'années, et peut-être des millions d'années. Ce qu'étaient les ancêtres de notre race, nous le redeviendrons peut-être, à travers des cataclysmes et des mutations extraordinaires, au cours d'une histoire qui, sur terre comme dans le cosmos, se déroule par cycles. Car les lois du ciel sont les mêmes que les lois de la terre, et l'univers tout entier participe du même mouvement, est un organisme vivant où tout retentit sur tout. L'aventure des hommes est liée à l'aventure des astres, ce qui se passe dans le cosmos se passe sur terre, et réciproquement.