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Ce n'est pas un seul messie qui va apparaître, mais, si nous pouvons nous exprimer ainsi, une société de messies désignant Hitler à sa tête. Horbiger est un de ces messies, et sa conception parascientifique des lois du cosmos et d'une histoire épique de l'humanité jouera un rôle déterminant dans l'Allemagne des « rédempteurs ». L'humanité vient de plus loin et de plus haut qu'on ne croit, et un prodigieux destin lui est réservé. Hitler, dans sa constante illumination mystique, a conscience d'être là pour que ce destin s'accomplisse. Son ambition et la mission dont il se croit chargé dépassent infiniment le domaine de la politique et du patriotisme. « L'idée de nation, dit-il lui-même, j'ai dû m'en servir pour des raisons d'opportunité, mais je savais déjà qu'elle ne pouvait avoir qu'une valeur provisoire… Un jour viendra où il ne restera pas grand-chose, même chez nous en Allemagne, de ce qu'on appelle le nationalisme. Ce qu'il y aura sur le monde, c'est une confrérie universelle des maîtres et des seigneurs. » La politique n'est que la manifestation extérieure, l'application pratique et momentanée d'une vision religieuse des lois de la vie sur terre et dans le cosmos. Il y a, pour l'humanité, un destin que ne sauraient concevoir les hommes ordinaires, dont ils ne sauraient supporter la vision. Cela est réservé à quelques initiés. « La politique, dit encore Hitler, n'est que la forme pratique et fragmentaire de ce destin. » C'est l'exotérisme de la doctrine, avec ses slogans, ses faits sociaux, ses guerres. Mais il y a un ésotérisme.

Ce qu'Hitler et ses amis encouragent en soutenant Horbiger, c'est une extraordinaire tentative pour reconstituer, à partir de la science, ou d'une pseudoscience, l'esprit des anciens âges selon lequel l'homme, la société et l'univers obéissent aux mêmes lois, selon lequel le mouvement des âmes et celui des étoiles ont des correspondances. La lutte entre la glace et le feu, dont sont nées, mourront et renaîtront les planètes, se déroule aussi dans l'homme même.

Elmar Brugg écrit très justement : « L'Univers, pour Horbiger, n'est pas un mécanisme mort dont une partie seule se détériore peu à peu pour finalement succomber, mais un organisme vivant dans le sens le plus prodigieux du mot, un être vivant où tout retentit sur tout et qui perpétue, de génération en génération, sa force ardente. »

C'est le fond de la pensée hitlérienne, comme l'a bien vu Rauschning : « On ne peut comprendre les plans politiques d'Hitler que si l'on connaît ses arrière-pensées et sa conviction que l'homme est en relation magique avec l'Univers. »

Cette conviction, qui fut celle des sages dans les siècles passés, qui régit l'intelligence des peuples que nous nommons « primitifs » et qui sous-tend la philosophie orientale, n'est pas éteinte dans l'Occident d'aujourd'hui, et il se pourrait que la science elle-même lui redonne, de manière inattendue, quelque vigueur. Mais en attendant, on la retrouve à l'état brut, par exemple chez le Juif orthodoxe Vélikovski dont l'ouvrage : Monde en Collisions, a connu dans les années 1956-1957 un succès mondial. Pour les fidèles de la glace éternelle comme pour Vélikovski, nos actes peuvent avoir leur écho dans le cosmos et le soleil a pu s'immobiliser dans le ciel en faveur de Josué. Il y a quelque raison pour qu'Hitler ait nommé son astrologue particulier « plénipotentiaire des mathématiques, de l'astronomie et de la physique ». Dans une certaine mesure, Horbiger et les ésotéristes nazis changent les méthodes et les directions mêmes de la science. Ils la réconcilient de force avec l'astrologie traditionnelle. Tout ce qui se fera ensuite, sur le plan des techniques, dans l'immense effort de consolidation matérielle du Reich, pourra bien se faire, apparemment, en dehors de cet esprit : l'impulsion a été donnée, il y a une science secrète, une magie, à la base de toutes les sciences. « Il y a, disait Hitler, une science nordique et nationale-socialiste qui s'oppose à la science judéo-libérale. »

Cette « science nordique » est un ésotérisme, ou plutôt elle prend sa source dans ce qui constitue le fond même de tout ésotérisme. Ce n'est pas par hasard que les Ennéades, de Plotin, furent rééditées avec soin en Allemagne et dans les pays occupés. On lisait les Ennéades, dans les petits groupes d'intellectuels mystiques pro-allemands, pendant la guerre, comme on lisait les Hindous, Nietzsche et les Tibétains. Sous chaque ligne de Plotin, par exemple dans sa définition de l'astrologie, on pourrait placer une phrase d'Horbiger. Plotin parle des rapports naturels et surnaturels de l'homme avec le cosmos et de toutes les parties de l'univers entre elles :

« Cet univers est un animal unique qui contient en lui tous les animaux… Sans être en contact, les choses agissent et elles ont nécessairement une action à distance… Le monde est un animal unique, c'est pourquoi il faut de toute nécessité qu'il soit en sympathie avec lui-même ; il n'y a pas de hasard dans sa vie, mais une harmonie et un ordre unique. »

Et enfin : « Les événements d'ici-bas ont lieu en sympathie avec les choses célestes. »

Plus près de nous, William Blake, en une illumination poético-religieuse, voit l'univers tout entier contenu dans un grain de sable. C'est l'idée de la réversibilité de l'infiniment petit et de l'infiniment grand et de l'unité de l'univers dans toutes ses parties.

Selon le Zohar : « Tout ici-bas se passe comme en haut. »

Hermès Trismégiste : « Ce qui est en haut est comme ce qui est en bas. »

Et l'antique loi chinoise : « Les étoiles dans leur course combattent pour l'homme juste. »

Nous sommes ici aux bases mêmes de la pensée hitlérienne. Nous estimons qu'il est regrettable que cette pensée n'ait pas été jusqu'ici analysée de cette façon. On s'est contenté de mettre l'accent sur ses aspects extérieurs, sur ses formulations politiques, sur ses formes exotériques. Ce n'est pas, bien entendu, que nous cherchions à revaloriser le nazisme, on l'admettra sans peine. Mais cette pensée s'est inscrite dans les faits. Elle a agi sur les événements. Il nous semble que ces événements ne deviennent réellement compréhensibles que sous cet éclairage. Ils restent horribles, mais, éclairés de la sorte, ils deviennent autre chose que des douleurs infligées aux hommes par des fous et des méchants. Ils donnent à l'histoire une certaine amplitude ; ils rétablissent celle-ci au niveau où elle cesse d'être absurde et mérite d'être vécue, même dans la souffrance : au niveau spirituel.

Ce que nous souhaitons faire comprendre, c'est qu'une civilisation totalement différente de la nôtre est apparue en Allemagne et s'est maintenue pendant quelques années. Qu'une civilisation aussi profondément étrangère ait pu s'établir en un rien de temps n'est pas, à bien y regarder, impensable. Notre civilisation humaniste repose elle-même sur un mystère. Le mystère est que toutes les idées, chez nous, coexistent et que la connaissance apportée par une idée finit par profiter à l'idée contraire. En outre, dans notre civilisation, tout contribue à faire comprendre à l'esprit que l'esprit n'est pas tout. Une inconsciente conspiration des pouvoirs matériels réduit les risques, maintient l'esprit dans des limites où la fierté n'est pas exclue mais où l'ambition se modère d'un peu « d'à quoi bon ». Mais, comme l'a bien vu Musil : « Il suffirait qu'on prît vraiment au sérieux l'une quelconque des idées qui influencent notre vie, de telle sorte qu'il ne subsiste absolument rien de son contraire, pour que notre civilisation ne fût pas notre civilisation. » C'est ce qui s'est produit en Allemagne, tout au moins dans les hautes sphères dirigeantes du socialisme magique.