Nous sommes en relation magique avec l'univers, mais nous l'avons oublié. La prochaine mutation de la race humaine créera des êtres conscients de cette relation, des hommes-dieux. Déjà cette mutation fait sentir ses effets dans certaines âmes messianiques qui renouent avec le très lointain passé et se souviennent du temps où les géants influençaient le cours des astres.
Horbiger et ses disciples, on l'a vu, imaginent des époques d'apogée de l'humanité : les époques de lune basse, à la fin du secondaire et à la fin du tertiaire. Quand le satellite menace de s'effondrer sur la terre, quand il tourne à faible distance du globe, les êtres vivants sont au sommet de leur puissance vitale et sans doute de leur puissance spirituelle. Le roi-géant, l'homme-dieu, capte et oriente les forces psychiques de la communauté. Il dirige ce faisceau de radiations de telle sorte que la course des astres soit maintenue et que la catastrophe soit retardée. C'est la fonction essentielle du géant-mage. Dans une certaine mesure, il maintient en place le système solaire. Il gouverne une sorte de centrale d'énergie psychique : c'est là sa royauté. Cette énergie participe à l'énergie cosmique. Ainsi le calendrier monumental de Tiahuanaco, qui aurait été érigé durant la civilisation des géants, ne serait pas fait pour enregistrer le temps et les mouvements des astres, mais pour créer le temps et pour maintenir ces mouvements. Il s'agit de prolonger au maximum la période où la lune est à quelques rayons terrestres du globe, et il se pourrait que toute l'activité des hommes, sous la conduite des géants, fût une activité de concentration de l'énergie psychique, afin que soit préservée l'harmonie des choses terrestres et célestes. Les sociétés humaines, animées par les géants, sont des sortes de dynamos. Des forces sont produites par elles, qui vont jouer leur rôle dans l'équilibre des forces universelles. L'homme, et plus particulièrement le géant, l'homme-dieu, est responsable du cosmos tout entier.
Il y a une singulière ressemblance entre cette vision et celle de Gurdjieff. On sait que ce célèbre thaumaturge prétendait avoir appris, dans des centres initiatiques d'Orient, un certain nombre de secrets sur les origines de notre monde et sur de hautes civilisations englouties depuis des centaines de milliers d'années. Dans son fameux ouvrage : All and Everything, sous la forme imagée qu'il affectionnait, il écrit :
« Cette commission (des anges architectes créateurs du système solaire) ayant calculé tous les faits connus, arriva à la conclusion que, quoique les fragments projetés au loin de la planète “Terre” puissent se maintenir quelque temps dans leur position actuelle, pourtant, dans l'avenir, à cause de ce qu'on appelle les déplacements tastartoonariens, ces fragments satellites pourraient quitter leur position et produire un grand nombre de calamités irréparables. Donc, les hauts commissaires décidèrent de prendre des mesures pour parer à cette éventualité. La mesure la plus efficace, décidèrent-ils, serait que la planète Terre envoie constamment à ses fragments satellites, pour les maintenir à leur place, les vibrations sacrées appelées askokinns. »
Les hommes se trouvent donc dotés d'un organe spécial, émetteur des forces psychiques destinées à préserver l'équilibre du cosmos. C'est ce que nous appelons vaguement l'âme, et toutes nos religions ne seraient que le souvenir dégénéré de cette fonction primordiale : participer à l'équilibre des énergies cosmiques.
« Dans la première Amérique, rappelle Denis Saurat, de grands initiés jouaient avec des raquettes et des balles une cérémonie sacrée : les balles décrivaient dans l'air le cours même des astres dans le ciel. Si un maladroit laissait tomber ou s'égarer la balle, il causait des catastrophes astronomiques : alors on le tuait, et on lui arrachait le cœur. »
Le souvenir de cette fonction primordiale se perd en légendes et superstitions, du Pharaon qui, par sa force magique, fait monter le Nil chaque année aux prières de l'Occident païen pour faire tourner les vents ou cesser la grêle, aux pratiques incantatoires des sorciers polynésiens pour que tombe la pluie. L'origine de toute haute religion serait dans cette nécessité dont les hommes des anciens âges et leurs rois géants étaient conscients : maintenir ce que Gurdjieff appelle « le mouvement cosmique d'harmonie générale ».
Dans la lutte entre la glace et le feu, qui est la clé de la vie universelle, il y a, sur terre, des cycles. Horbiger affirme que nous subissons, tous les six mille ans, une offensive de la glace. Des déluges et de grandes catastrophes se produisent. Mais au sein de l'humanité, tous les sept cents ans, il y a une poussée du feu. C'est-à-dire que, tous les sept cents ans, l'homme reprend conscience de sa responsabilité dans cette lutte cosmique. Il redevient, au plein sens du terme, religieux. Il renoue contact avec les intelligences depuis longtemps englouties. Il se prépare aux mutations futures. Son âme s'agrandit aux dimensions du cosmos. Il retrouve le sens de l'épopée universelle. Il est à nouveau capable de faire la distinction entre ce qui vient de l'homme-dieu et ce qui vient de l'homme-esclave, et de rejeter de l'humanité ce qui appartient aux espèces condamnées. Il redevient implacable et flamboyant. Il redevient fidèle à la fonction vers laquelle l'élevèrent les géants.
Nous n'avons pas réussi à comprendre comment Horbiger justifiait ces cycles, comment il reliait cette affirmation à l'ensemble de son système. Mais Horbiger déclarait, comme Hitler d'ailleurs, que le souci de la cohérence est un vice mortel. Ce qui compte, c'est ce qui provoque le mouvement. Le crime est aussi mouvement : un crime contre l'esprit est un bienfait. Enfin, Horbiger avait eu conscience de ces cycles par illumination. Cela dépassait en autorité le raisonnement. La dernière poussée de feu avait eu lieu avec l'apparition des chevaliers teutoniques. Nous étions dans une nouvelle poussée. Celle-ci coïncidait avec la fondation de l'« Ordre Noir » nazi.
Rauschning qui s'effarait, n'ayant aucune des clés de la pensée du Führer et demeurant un bon aristocrate humaniste, notait les propos que Hitler se laissait parfois aller à tenir en sa présence :
« Un thème qui revenait constamment dans ses propos, c'est ce qu'il appelait le “tournant décisif du monde”, ou la charnière du temps. Il y aurait un bouleversement de la planète que nous autres, non-initiés, ne pouvions comprendre dans son ampleur(73). Hitler parlait comme un voyant. Il s'était construit une mystique biologique, ou, si l'on veut, une biologie mystique qui formait la base de ses inspirations. Il s'était fabriqué une terminologie personnelle. “La fausse route de l'esprit”, c'était l'abandon par l'homme de sa vocation divine. Acquérir la “vision magique” lui apparaissait comme le but de l'évolution humaine. Il croyait qu'il était déjà lui-même au seuil de ce savoir magique, source de ses succès présents et futurs. Un professeur munichois(74) de cette époque avait écrit, à côté d'un certain nombre d'ouvrages scientifiques, quelques essais assez étranges sur le monde primitif, sur la formation des légendes, sur l'interprétation des rêves chez les peuplades des premiers âges, sur leurs connaissances intuitives et une sorte de pouvoir transcendant qu'elles auraient exercé pour modifier les lois de la nature. Il était encore question, dans ce fatras, de l'œil de Cyclope, de l'œil frontal qui s'était ensuite atrophié pour former la glande pinéale. De telles idées fascinaient Hitler. Il aimait à s'y plonger. Il ne pouvait s'expliquer autrement que par l'action des forces cachées la merveille de son propre destin. Il attribuait à ces forces sa vocation surhumaine d'annoncer à l'humanité l'évangile nouveau.
« L'espèce humaine, disait-il, subissait depuis l'origine une prodigieuse expérience cyclique. Elle traversait des épreuves de perfectionnement d'un millénaire à l'autre. La période solaire(75) de l'homme touchait à son terme ; on pouvait déjà discerner les premiers échantillons du surhomme. Une espèce nouvelle s'annonçait, qui allait refouler l'ancienne humanité. De même que, suivant l'immortelle sagesse des vieux peuples nordiques, le monde devait continuellement se rajeunir par l'écroulement des âges périmés et le crépuscule des dieux, de même que les solstices représentaient, dans les vieilles mythologies, le symbole du rythme vital, non pas en ligne droite et continue, mais en ligne spirale, de même l'humanité progressait par une série de bonds et de retours.