« Quand Hitler s'adressait à moi, poursuit Rauschning, il essayait d'exprimer sa vocation d'annonciateur d'une nouvelle humanité en termes rationnels et concrets. Il disait :
« “La création n'est pas terminée. L'homme arrive nettement à une phase de métamorphose. L'ancienne espèce humaine est entrée déjà dans le stade du dépérissement et de la survivance. L'humanité gravit un échelon tous les sept cents ans, et l'enjeu de la lutte, à plus long terme que cela encore, c'est l'avènement des Fils de Dieu. Toute la force créatrice se concentrera dans une nouvelle espèce. Les deux variétés évolueront rapidement en divergeant. L'une disparaîtra et l'autre s'épanouira. Elle dépassera infiniment l'homme actuel… Comprenez-vous maintenant le sens profond de notre mouvement national-socialiste ? Celui qui ne comprend le national-socialisme que comme un mouvement politique, n'en sait pas grand-chose…” »
Rauschning, non plus que les autres observateurs, n'a relié la doctrine raciale au système général de Horbiger. Elle s'y relie pourtant d'une certaine façon. Elle fait partie de l'ésotérisme nazi dont nous allons voir tout à l'heure d'autres aspects. Il y avait un racisme de propagande : c'est celui que les historiens ont décrit et que les tribunaux, exprimant la conscience populaire, ont condamné justement. Mais il y avait un autre racisme, plus profond, et sans doute plus horrible. Il est resté hors de portée de l'entendement des historiens et des peuples, et il ne pouvait avoir de langage commun entre ces racistes-là d'une part, leurs victimes et leurs juges d'autre part.
Dans la période terrestre et cosmique où nous nous trouvons, dans l'attente du nouveau cycle qui déterminera sur la terre de nouvelles mutations, un reclassement des espèces et le retour au géant-mage, à l'homme-dieu, dans cette période, coexistent sur le globe des espèces venues de diverses phases du secondaire, du tertiaire et du quaternaire. Il y a eu des phases d'ascension et des phases de chutes. Certaines espèces sont marquées de dégénérescence, d'autres sont annonciatrices du futur, portent les germes de l'avenir. L'homme n'est pas un. Ainsi, les hommes ne sont pas les descendants des géants. Ils sont apparus après la création des géants. Ils ont été créés à leur tour par mutation. Mais cette humanité moyenne elle-même n'appartient pas à une seule espèce. Il y a une humanité véritable, appelée à connaître le prochain cycle, douée des organes psychiques qu'il faut pour jouer un rôle dans l'équilibre des forces cosmiques et destinée à l'épopée sous la conduite des Supérieurs Inconnus à venir. Et il y a une autre humanité, qui n'est qu'une apparence, qui ne mérite pas ce nom, et qui est sans doute née sur le globe dans des époques basses et sombres où, le satellite s'étant abattu, d'immenses parties du globe n'étaient que bourbier désert. Elle a sans doute été créée avec les êtres rampants et hideux, manifestations de la vie déchue. Les Tziganes, les Nègres et les Juifs ne sont pas des hommes, au sens réel du terme. Nés après l'effondrement de la lune tertiaire, par mutation brusque, comme par un malheureux bégaiement de la force vitale châtiée, ces créatures « modernes » (particulièrement les Juifs) imitent l'homme et le jalousent, mais n'appartiennent pas à l'espèce. « Ils sont aussi éloignés de nous que les espèces animales de l'espèce humaine vraie », dit exactement Hitler à Rauschning terrifié qui découvre chez le Führer une vision plus folle encore que chez Rosenberg et tous les théoriciens du racisme. « Ce n'est pas, précise Hitler, que j'appelle le Juif un animal. Il est beaucoup plus éloigné de l'animal que nous. » L'exterminer n'est donc pas commettre un crime contre l'humanité : il ne fait pas partie de l'humanité. « C'est un être étranger à l'ordre naturel. »
C'est en cela que certaines séances au procès de Nuremberg étaient dépourvues de sens. Les juges ne pouvaient avoir aucune sorte de dialogue avec les responsables qui d'ailleurs avaient pour la plupart disparu, ne laissant au banc que les exécutants. Deux mondes étaient en présence, mais sans communication. Autant prétendre juger sur le plan de la civilisation humaniste des Martiens. C'étaient des Martiens. Ils appartenaient à un monde séparé du nôtre, de celui que nous connaissons depuis six ou sept siècles. Une civilisation totalement différente de ce qu'il est convenu d'appeler la civilisation s'était établie en Allemagne en quelques années, sans que nous nous en rendions clairement compte. Ses initiateurs n'avaient plus sur le fond aucune sorte de communication intellectuelle, morale ou spirituelle avec nous. En dépit des formes extérieures, ils nous étaient aussi étrangers que les sauvages d'Australie. Les juges de Nuremberg s'efforçaient de faire comme s'ils n'achoppaient pas sur cette effarante réalité. Dans une certaine mesure, il s'agissait bien, en effet, de jeter le voile sur cette réalité, afin qu'elle disparût dessous, comme dans les tours de prestidigitation. Il s'agissait de maintenir l'idée de la permanence et de l'universalité de la civilisation humaniste et cartésienne, et il fallait que les accusés soient, de gré ou de force, intégrés dans le système. C'était nécessaire. Il y allait de l'équilibre de la conscience occidentale, et l'on entend bien que nous ne songeons pas à nier les bienfaits de l'entreprise de Nuremberg. Nous pensons simplement que le fantastique y a été enterré. Mais il était bon qu'il le soit, afin que des dizaines de millions d'âmes ne soient pas empestées. Nous ne faisons nos fouilles que pour quelques amateurs, avertis et munis de masques.
Notre esprit refuse d'admettre que l'Allemagne nazie incarnait les concepts d'une civilisation sans rapport avec la nôtre. C'est pourtant cela, et rien d'autre, qui justifie cette guerre, une des seules de l'histoire connue dont l'enjeu ait été réellement essentiel. Il fallait qu'une des deux visions de l'homme, du ciel et de la terre triomphe, l'humaniste ou la magique. Il n'y avait pas de coexistence possible, alors que l'on imagine volontiers le marxisme et le libéralisme coexistant : ils reposent sur le même fond, ils sont du même univers. L'univers de Copernic n'est pas celui de Plotin ; ils s'opposent fondamentalement, et ce n'est pas seulement vrai sur le plan des théories, mais aussi sur celui de la vie sociale, politique, spirituelle, intellectuelle, passionnelle.
Ce qui nous gêne, pour admettre cette vision étrange d'une autre civilisation établie en un rien de temps au-delà du Rhin, c'est que nous avons gardé une idée enfantine de la distinction entre le « civilisé » et celui qui ne l'est pas. Il nous faut des casques à plumes, des tam-tams, des cases, pour sentir cette distinction. Or, on ferait plus aisément un « civilisé » d'un sorcier bantou qu'on n'aurait relié à notre humanisme Hitler, Horbiger ou Haushoffer. Mais la technique allemande, la science allemande, l'organisation allemande, comparables, sinon supérieures aux nôtres, nous cachaient ce point de vue. La nouveauté formidable de l'Allemagne nazie, c'est que la pensée magique s'est adjoint la science et la technique.
Les intellectuels détracteurs de notre civilisation, tournés vers l'esprit des anciens âges, ont toujours été des ennemis du progrès technique. Par exemple, René Guénon ou Gurdjieff, ou les innombrables hindouistes. Mais le nazisme a été le moment où l'esprit de magie s'est emparé des leviers du progrès matériel. Lénine disait que le communisme, c'est le socialisme plus l'électricité. D'une certaine façon, l'hitlérisme, c'était le guénonisme plus les divisions blindées.