Un des plus beaux poèmes de notre époque a pour titre : Chroniques Martiennes. Son auteur est un Américain d'une trentaine d'années, chrétien à la manière de Bernanos, redoutant une civilisation de robots, un homme plein de colère et de charité. Il se nomme Ray Bradbury. Ce n'est pas, comme on le croit en France, un auteur de « science-fiction » mais un artiste religieux. Il se sert des thèmes de l'imagination la plus moderne, mais s'il propose des voyages dans le futur et dans l'espace, c'est pour décrire l'homme intérieur et sa croissante inquiétude.
Au début des Chroniques Martiennes, les hommes vont lancer la première fusée interplanétaire. Elle atteindra Mars et établira pour la première fois des contacts avec d'autres intelligences. Nous sommes en janvier 1999 :
« L'instant d'avant, c'était l'hiver en Ohio, avec ses portes et ses fenêtres closes, ses vitres diaprées de givre, ses toits frangés de stalactites… Puis une longue vague de chaleur balaya la petite ville. Un raz de marée d'air brûlant ; comme si l'on venait d'ouvrir la porte d'un four. Le souffle chaud passa sur les maisons, les buissons, les enfants. Les glaçons se détachèrent, se brisèrent et se mirent à fondre… L'été de la fusée. La nouvelle se propageait de bouche en bouche dans les grandes maisons ouvertes. L'été de la fusée. L'haleine embrasée du désert dissolvait aux fenêtres les arabesques du gel… La neige tombant du ciel froid sur la ville se transformait en pluie chaude avant d'atteindre le sol. L'été de la fusée. Sur le pas de leurs portes aux porches ruisselants, les habitants regardaient le ciel rougeoyer… »
Ce qui arriva plus tard aux hommes, dans le poème de Bradbury, sera triste et douloureux, parce que l'auteur ne croit pas que le progrès des âmes puisse se trouver lié au progrès des choses. Mais, en prologue, il décrit cet « été de la fusée », mettant l'accent sur un archétype de la pensée humaine : la promesse d'un éternel printemps sur la terre. Au moment où l'homme touche à la mécanique céleste et y introduit un moteur nouveau, de grands changements se produisent ici-bas. Tout retentit sur tout. Dans les espaces interplanétaires où se manifeste désormais l'intelligence humaine, se produisent des réactions en chaîne qui ont leur répercussion sur le globe dont la température se modifie. Au moment où l'homme conquiert, non seulement le ciel, mais « ce qui est au-delà du ciel » ; au moment où s'opère une grande révolution matérielle et spirituelle dans l'univers ; au moment où la civilisation cesse d'être humaine pour devenir cosmique, il y a une sorte de récompense immédiate sur la terre. Les éléments n'accablent plus l'homme. Une éternelle douceur, une éternelle chaleur enveloppent le globe. La glace, signe de mort, est vaincue. Le froid recule. La promesse d'un éternel printemps sera tenue si l'humanité accomplit sa mission divine. Si elle s'intègre au Tout universel, la terre éternellement tiède et fleurie sera sa récompense. Les puissances du froid, qui sont les puissances de la solitude et de la déchéance, seront brisées par les puissances du feu.
C'est un autre archétype que l'assimilation du feu à l'énergie spirituelle. Qui porte cette énergie, porte le feu. Aussi étrange que cela puisse paraître, Hitler était persuadé que là où il avancerait, le froid reculerait. Cette conviction mystique explique en partie la manière dont il conduisit la campagne en Russie.
Les horbigériens qui se déclaraient capables de prévoir le temps sur toute la planète, des mois et même des années en avance, avaient annoncé un hiver relativement doux. Mais il y avait autre chose : avec les disciples de la glace éternelle, Hitler était intimement persuadé qu'il avait fait alliance avec le froid, et que les neiges des plaines russes ne pourraient retarder sa marche. L'humanité, sous sa conduite, allait entrer dans le nouveau cycle du feu. Elle y entrait. L'hiver céderait devant ses légions porteuses de la flamme.
Alors que le Führer accordait une attention particulière à l'équipement matériel de ses troupes, il n'avait fait donner aux soldats de la campagne de Russie qu'un supplément de vestiaire dérisoire : une écharpe et une paire de gants.
Et, en décembre 1941, le thermomètre descendit brusquement à moins quarante. Les prévisions étaient fausses, les prophéties ne se réalisaient pas, les éléments s'insurgeaient, les étoiles, dans leur course, cessaient brusquement de travailler pour l'homme juste. C'était la glace qui triomphait du feu. Les armes automatiques s'arrêtèrent, l'huile gelant. Dans les réservoirs, l'essence synthétique se séparait, sous l'action du froid, en deux éléments inutilisables. À l'arrière, les locomotives gelaient. Sous leur capote et dans leurs bottes d'uniforme, les hommes mouraient. La plus légère blessure les condamnait. Des milliers de soldats, en s'accroupissant sur le sol pour satisfaire leurs besoins, s'écroulaient l'anus gelé. Hitler refusa de croire à ce premier désaccord entre la mystique et le réel. Le général Guderian, risquant la destitution et peut-être la mise à mort, s'envola vers l'Allemagne pour mettre le Führer au courant de la situation et lui demander de donner l'ordre de reculer.
« Le froid, dit Hitler, j'en fais mon affaire. Attaquez. »
C'est ainsi que tout le corps de bataille blindé qui avait vaincu la Pologne en dix-huit jours et la France en un mois, les armées Guderian, Reinhardt et Hoeppner, la formidable légion de conquérants qu'Hitler appelait ses Immortels, hachée par le vent, brûlée par la glace, disparaissait dans le désert du froid, pour que la mystique soit plus vraie que la terre.
Ce qui restait de cette Grande Armée dut enfin abandonner et foncer vers le sud. Quand, au printemps suivant, les troupes envahirent le Caucase, une singulière cérémonie se déroula. Trois alpinistes S.S. grimpèrent au sommet de l'Elbrouz, montagne sacrée des Aryens, haut lieu d'anciennes civilisations, sommet magique de la secte des « Amis de Lucifer ». Ils plantèrent le drapeau au svastika béni selon le rite de l'Ordre Noir. La bénédiction du drapeau au sommet de l'Elbrouz devait marquer le début de la nouvelle ère. Désormais, les saisons allaient obéir, et le feu vaincre la glace pour des millénaires. Il y avait eu une sérieuse déception l'an passé, mais ce n'était qu'une épreuve, la dernière, avant la véritable victoire spirituelle. Et, en dépit des avertissements des météorologues classiques, qui annonçaient un hiver encore plus redoutable que le précédent, en dépit des mille signes menaçants, les troupes remontèrent vers le nord et Stalingrad, pour couper la Russie en deux.
« Pendant que ma fille chantait ses chants enflammés, là-haut près du mât écarlate, les disciples de la raison se tinrent à l'écart, avec leurs mines ténébreuses… »
Ce sont « les disciples de la raison, avec leurs mines ténébreuses » qui l'emportèrent. Ce sont les hommes matériels, les hommes « sans feu », avec leur courage, leur science « judéo-libérale », leurs techniques sans prolongements religieux ; ce sont les hommes sans la « sacrée démesure » qui, aidés par le froid, par la glace, triomphèrent. Ils firent échouer le pacte. Ils eurent le pas sur la magie. Après Stalingrad, Hitler n'est plus un prophète. Sa religion s'écroule. Stalingrad n'est pas seulement une défaite militaire et politique. L'équilibre des forces spirituelles est modifié, la roue tourne. Les journaux allemands paraissent encadrés de noir et les descriptions qu'ils donnent du désastre sont plus terribles que celles des communiqués russes. Le deuil national est décrété. Mais ce deuil dépasse la nation. « Rendez-vous compte ! écrit Goebbels. C'est toute une pensée, c'est toute une conception de l'Univers qui subit une défaite. Les forces spirituelles vont être écrasées, l'heure du jugement approche. »