Aussitôt arrivé, le docteur Fisher fait pointer les radars vers le ciel, sous un angle de 45 degrés. Apparemment, il n'y a rien à détecter dans la direction choisie. Les autres membres de l'expédition croient qu'il s'agit d'un essai. Ils ignorent ce que l'on attend d'eux. L'objet des recherches leur sera révélé plus tard. Avec ahurissement, ils constatent que les radars demeurent pointés ainsi plusieurs jours. C'est alors qu'ils reçoivent cette précision : le Führer a de bonnes raisons de croire que la terre n'est pas convexe, mais concave. Nous n'habitons pas l'extérieur du globe, mais l'intérieur. Notre position est comparable à celle des mouches marchant à l'intérieur d'une boule. L'objet de l'expédition est de démontrer scientifiquement cette vérité. Par réflexion d'ondes-radar se propageant en ligne droite, on obtiendra des images de points extrêmement éloignés, à l'intérieur de la sphère. Le second objet de l'expédition est d'obtenir par réflexion des images de la flotte anglaise ancrée à Scapa Flow.
Martin Gardner raconte cette folle aventure de l'île de Rügen dans son ouvrage : In the Name of Science. Le docteur Fisher lui-même devait, après la guerre, y faire allusion. Le professeur Gérard S. Kuiper, de l'observatoire du mont Palomar, a consacré en 1946 une série d'articles à la doctrine de la terre creuse, qui avait présidé à cette expédition. Il écrivait dans Popular Astronomy : « Des milieux importants de la marine allemande et de l'aviation croyaient à la théorie de la terre creuse. Ils pensaient notamment qu'elle serait utile pour repérer la flotte anglaise parce que la courbure concave de la terre permettrait des observations à très longue distance par l'intermédiaire des rayons infrarouges, moins courbés que les rayons visibles. » L'ingénieur Willy Ley rapporte les mêmes faits dans son étude de mai 1947 : Pseudo-sciences en pays nazi.
C'est extraordinaire, mais vrai : des hauts dignitaires nazis, des experts militaires ont nié purement et simplement ce qui paraît une évidence à un petit enfant de notre monde civilisé, à savoir que la terre est une boule pleine et que nous sommes à la surface. Au-dessus de nous, pense le petit enfant, s'étend un univers infini, avec ses myriades d'étoiles et ses galaxies. Au-dessous de nous c'est le roc. Qu'il soit français, anglais, américain ou russe, le petit garçon est là-dessus d'accord avec la science officielle et aussi avec les religions et les philosophies admises. Nos morales, nos arts, nos techniques, se fondent sur cette vision que l'expérience semble vérifier. Si nous cherchons ce qui peut le mieux assurer l'unité de la civilisation moderne, c'est dans la cosmogonie que nous trouverons. Sur l'essentiel, c'est-à-dire sur la situation de l'homme et de la terre dans l'univers, nous sommes tous d'accord, que nous soyons marxistes ou non. Les nazis seuls n'étaient pas d'accord.
Pour les partisans de la terre creuse qui organisèrent la fameuse expédition parascientifique de l'île de Rügen, nous habitons l'intérieur d'une boule prise dans une masse de roc qui s'étend à l'infini. Nous vivons plaqués sur la face concave. Le ciel est au centre de cette boule : c'est une masse de gaz bleutée, avec des points de lumière brillante que nous prenons pour des étoiles. Il n'y a que le soleil et la lune, mais infiniment moins grands que ne le disent les astronomes orthodoxes. L'univers se limite à cela. Nous sommes seuls, et enveloppés de roc.
Nous allons voir comment est née cette vision : des légendes de l'intuition, de l'illumination. En 1942, une nation engagée dans une guerre où la technique est souveraine demande à la science de soutenir la mystique, à la mystique d'enrichir la technique. Le docteur Fisher, spécialiste de l'infrarouge, reçoit pour mission de mettre le radar au service des mages.
À Paris ou à Londres, nous avons nos penseurs excentriques, nos découvreurs de cosmogonies aberrantes, nos prophètes de toutes sortes de bizarreries. Ils écrivent des opuscules, fréquentent les arrière-boutiques de vieux libraires, font des causeries à Hyde Park ou dans « La salle de Géographie » du boulevard Saint-Germain. Dans l'Allemagne hitlérienne, nous voyons des gens de cette espèce mobiliser les forces de la nation et l'appareillage technique d'une armée en guerre. Nous les voyons influencer les hauts états-majors, les chefs politiques, les savants. C'est que nous sommes en présence d'une civilisation toute neuve, fondée sur le mépris de la culture classique et de la raison. Dans cette civilisation, l'intuition, la mystique, l'illumination poétique, sont placées exactement sur le même plan que la recherche scientifique et la connaissance rationnelle. « Quand j'entends parler de culture, je sors mon revolver », dit Goering. Cette phrase redoutable a deux sens : le littéral, où l'on voit Goering-Ubu casser la tête des intellectuels, et un sens plus profond et aussi plus réellement préjudiciable à ce que nous appelons la culture, où l'on voit Goering tirer des balles explosives qui sont la cosmogonie horbigérienne, la doctrine de la terre creuse ou la mystique du groupe Thulé.
La doctrine de la terre creuse est née en Amérique au début du XIXe siècle. Le 15 avril 1818, tous les membres du Congrès des États-Unis, les directeurs des Universités et quelques grands savants reçurent la lettre suivante :
Saint-Louis, Territoire du Missouri
Amérique du Nord
10 avril
Au monde entier,
Je déclare que la terre est creuse et habitable intérieurement. Elle contient plusieurs sphères solides, concentriques, placées l'une dans l'autre, et elle est ouverte au pôle de 12 à 16 degrés. Je m'engage à démontrer la réalité de ce que j'avance et je suis prêt à explorer l'intérieur de la terre si le monde accepte de m'aider dans mon entreprise.
Jno. Cleves SYMNES,
ancien capitaine d'infanterie de l'Ohio.
Sprague de Camp et Willy Ley, dans leur bel ouvrage : De l'Atlantide à l'Eldorado, résument ainsi la théorie et l'aventure de l'ancien capitaine d'infanterie(76) :
« Symnes soutint que tout en ce monde étant creux, aussi bien les os, les cheveux, les tiges des plantes, etc., les planètes l'étaient aussi et que dans le cas de la terre, par exemple, on pouvait distinguer cinq sphères placées les unes à l'intérieur des autres, toutes habitables à l'intérieur comme à l'extérieur et toutes équipées de vastes ouvertures polaires par lesquelles les habitants de chaque sphère pouvaient aller de n'importe quel point de l'intérieur à un autre, aussi bien qu'à l'extérieur, comme une fourmi qui parcourrait l'intérieur puis l'extérieur d'un bol de porcelaine… Symnes organisait ses tournées de conférences comme des campagnes électorales. Il laissa à sa mort des monceaux de notes et probablement le petit modèle en bois du globe de Symnes, qui se trouve actuellement à l'Académie des Sciences Naturelles de Philadelphie. Son fils, Americ Vespucius Symnes, était un de ses adeptes et il tenta sans succès d'assembler ses notes en un ouvrage cohérent. Il ajouta une supposition selon laquelle, lorsque les temps seraient révolus, les Dix Tribus perdues d'Israël seraient découvertes, vivant probablement à l'intérieur de la plus extérieure des sphères. »
En 1870, un autre Américain, Cyrus Read Teed, proclame à son tour que la terre est creuse. Teed était un esprit d'une grande érudition, spécialisé dans l'étude de la littérature alchimique. En 1869, alors qu'il travaillait dans son laboratoire et méditait sur les Livres d'Isaïe, il avait eu une illumination. Il avait compris que nous habitons, non pas sur la terre, mais à l'intérieur. Cette vision redonnant du crédit à d'anciennes légendes, il créa une sorte de religion et répandit sa doctrine en fondant un petit journal : L'Épée de Feu. En 1894, il avait rassemblé plus de quatre mille fanatiques. Sa religion se nommait le Koreshisme. Il mourut en 1908, après avoir annoncé que son cadavre n'entrerait pas en putréfaction. Mais ses fidèles durent le faire embaumer au bout de deux jours.