Cette idée de la terre creuse se relie à une tradition que l'on retrouve à toutes les époques et en tous lieux. Les plus vieux ouvrages de littérature religieuse parlent d'un monde séparé, situé sous la croûte terrestre et qui serait le séjour des morts et des esprits. Lorsque Gilgamesh, héros légendaire des anciens Sumériens et des épopées babyloniennes, s'en va visiter son ancêtre Utnapishtim, il descend dans les entrailles de la terre, et c'est là qu'Orphée s'en va chercher l'âme d'Eurydice. Ulysse, atteignant les limites de l'Occident, offre un sacrifice afin que les esprits des anciens s'élèvent des profondeurs de la terre et viennent le conseiller. Pluton règne au fond de la terre, sur les esprits des morts. Les premiers chrétiens s'assemblent dans les catacombes et font des abîmes souterrains le séjour des âmes damnées. Les légendes germaniques exilent Vénus au fond de la terre. Dante place l'enfer dans les cercles inférieurs. Les folklores européens logent des dragons sous la terre et les Japonais imaginent dans les profondeurs de leur île un monstre dont les hérissements provoquent les tremblements de terre.
Nous avons parlé d'une société secrète préhitlérienne, la société du Vril, qui brassait ces légendes avec les thèses soutenues par l'écrivain anglais Bulwer-Lytton dans son roman La Race qui nous supplantera. Pour les membres de cette société, des êtres possédant un pouvoir psychique supérieur au nôtre habitent des cavernes au centre de la terre. Ils en sortiront un jour pour régner sur nous.
À la fin de la guerre de 1914, un jeune aviateur allemand prisonnier en France, Bender, découvre de vieux exemplaires du journal de Teed : L'Épée de Feu, ainsi que des brochures de propagande en faveur de la terre creuse. Attiré par ce culte et illuminé à son tour, il précise et développe cette doctrine. Rentré en Allemagne, il fonde un mouvement, le Hohl Welt Lehre. Il reprend les travaux d'un autre Américain, Marshall B. Gardner, qui, en 1913, avait publié un ouvrage pour démontrer que le soleil n'était pas au-dessus de la terre, mais au centre de celle-ci et qu'il émettait des rayons exerçant une pression qui nous maintient sur la croûte concave.
Pour Bender, la terre est une sphère de même dimension que dans la géographie orthodoxe, mais elle est creuse et la vie se trouve plaquée sur la face interne par l'effet de certaines radiations solaires. Au-delà, c'est le roc à l'infini. La couche d'air, à l'intérieur, s'étend sur soixante kilomètres, puis se raréfie jusqu'au vide absolu du centre où se trouvent trois corps : le soleil, la lune et l'univers fantôme. Cet univers fantôme est une boule de gaz bleutée dans laquelle brillent des grains de lumière que les astronomes appellent des étoiles. Il fait nuit sur une partie de la concavité terrestre lorsque cette masse bleue passe devant le soleil, et l'ombre de cette masse sur la lune produit les éclipses. Nous croyons à un univers extérieur, situé au-dessus de nous parce que les rayons lumineux ne se propagent pas en ligne droite : ils sont courbes, à l'exception des infrarouges. Cette théorie de Bender devait devenir populaire aux environs de 1930. Des dirigeants du Reich, des officiers supérieurs de la Marine et de l'Aviation croyaient à la terre creuse.
Il nous paraît tout à fait insensé que des hommes chargés de la direction d'une nation aient pu régler en partie leur conduite sur des intuitions mystiques qui nient l'existence de notre univers. Il faut cependant bien voir que, pour l'homme simple, pour l'Allemand de la rue dont l'âme avait été labourée par la défaite et la misère, l'idée de la terre creuse, aux environs de 1930, n'était pas plus folle, après tout, que l'idée selon laquelle des sources d'énergie illimitée seraient contenues dans un grain de matière, ou que l'idée d'un univers à quatre dimensions. La science, depuis la fin du XIXe siècle, s'engageait sur une route qui n'était pas celle du bon sens. Pour des esprits primaires, malheureux et mystiques, toute étrangeté devenait admissible et, de préférence, une étrangeté compréhensible et consolante comme la terre creuse. Hitler et ses camarades, hommes sortis du peuple et adversaires de l'intelligence pure, devaient considérer les idées de Bender comme plus admissibles que les théories d'Einstein qui découvraient un univers d'une infinie complexité, d'une infinie délicatesse d'approche. Le monde selon Bender était apparemment aussi fou que le monde einsteinien, mais il ne fallait pour y pénétrer qu'une folie du premier degré. L'explication de l'univers par Bender, sur des prémisses folles, se développait de manière raisonnable. Le fou a tout perdu, sauf la raison.
Le Hohl Welt Lehre, qui faisait de l'humanité la seule présence intelligente dans l'univers, qui ramenait cet univers aux seules dimensions de la terre, qui donnait à l'homme la sensation d'être enveloppé, enfermé, protégé, comme le fœtus dans le sein de la mère, satisfaisait certaines aspirations de l'âme malheureuse, repliée sur l'orgueil et pleine de hargne contre le monde extérieur. C'était en outre la seule théorie allemande que l'on puisse opposer au Juif Einstein.
La théorie d'Einstein repose sur l'expérience de Michelson et Morley démontrant que la vitesse de la lumière qui se déplace dans le sens de la révolution terrestre est la même que celle de la lumière perpendiculaire à cette révolution. Einstein en déduit qu'il n'y a donc pas un milieu qui « porte » la lumière, mais que celle-ci est composée de particules indépendantes. À partir de cette donnée, Einstein s'aperçoit que la lumière se contracte dans le sens du mouvement et qu'elle est condensation d'énergie. Il établit la théorie de la relativité du mouvement de la lumière. Dans le système Bender, la terre étant creuse ne se déplace pas. Il n'y a pas d'effet de Michelson. La thèse de la terre creuse rend donc apparemment compte de la réalité tout aussi bien que la thèse d'Einstein. À l'époque, aucune vérification expérimentale n'était encore venue corroborer la pensée d'Einstein, la bombe atomique n'était pas venue justifier cette pensée de façon absolue et terrifiante. Les dirigeants allemands saisirent l'occasion de dénier toute valeur aux travaux du génial Juif et la persécution contre les savants israélites et contre la science officielle commença.
Einstein, Teller, Fermi, et quantité d'autres grands esprits durent s'exiler. Ils reçurent bon accueil aux États-Unis, disposèrent d'argent et de laboratoires bien équipés. L'origine de la puissance atomique américaine est là. C'est la montée des forces occultes en Allemagne qui a donné l'énergie nucléaire aux Américains.
Le centre d'études le plus important de l'armée américaine se trouve à Dayton, dans l'Ohio. En 1957, on annonçait que le laboratoire qui, dans ce centre, est consacré à la domestication de la bombe à hydrogène était parvenu à réaliser une température de un million de degrés. Le savant qui venait de réussir cette extraordinaire expérience était le docteur Heinz Fisher, l'homme qui avait dirigé l'expédition de l'île de Rügen pour vérifier l'hypothèse de la terre creuse. Depuis 1945, il travaillait librement aux États-Unis. Interrogé sur son passé par la presse américaine, il déclara : « Les nazis me faisaient faire un travail de fou, ce qui dérangeait considérablement mes recherches. » On peut se demander ce qui serait arrivé et comment aurait évolué la guerre si les recherches du docteur Fisher n'avaient pas été interrompues au profit du mystique Bender…